Le mot perfection ne s’applique évidemment pas qu’à Dieu. Ainsi Aristote a donné l’exemple du « parfait médecin » ou du « parfait joueur de flûte 1». Pour Aristote, le parfait médecin auquel il pensait avait sans doute un savoir et une maîtrise pratique à son summum, du point de vue de la médecine qui existait en Grèce, à son époque. Il est sûr que ce « parfait médecin » serait très loin d’être jugé « parfait » du point de vue de la médecine d’aujourd’hui. Ainsi l’idée de perfection semble être éminemment relative à la culture ou à l’époque. Aristote ne se doutait sans doute pas du caractère si relatif de sa conception du médecin parfait. Il en va de même pour les auteurs qui ont traité de la perfection de Dieu. 

            Pour Descartes, l’être parfait est « souverainement parfait », ce qui veut dire qu’on ne peut concevoir rien de supérieur en toutes les choses que l’on souhaite bonnes et souhaitables 2. Comme pour Aristote, la perfection est ici une sorte d’attribut qui dépend de la façon dont on conçoit les choses et, en particulier, qui dépend de la façon dont on évalue les choses. Et, comme pour Aristote, Descartes semble bien croire que sa conception de la perfection n’est pas du tout relative. Or, il est pertinent de nous demander si Dieu lui-même, en supposant qu’il existe, a une conception de la perfection et, plus particulièrement, de sa propre perfection, et si nous pouvons croire que la conception humaine de la perfection ait pu coïncider avec celle que Dieu lui-même s’en fait.  

            Poser la question, c’est répondre, pourrait-on dire. On a voulu penser Dieu comme parfait parce que cela apparaissait comme la plus haute idée que l’on pouvait s’en faire. Ainsi, on a tenté de le penser comme le meilleur des pères. Il était « notre Père  » suprême et parfait en tant que tel. Cependant, notre idée de la paternité a beaucoup changé. Sans prétendre identifier Dieu à l’idée de la paternité (ou de la maternité) telle que nous la concevons de nos jours, il nous faut admettre que, si nous voulons tenter de développer une meilleure idée de Dieu, nous devons tenir compte des changements historiques qui se sont produits dans nos façons de concevoir les rôles et les êtres. Nous supposerons donc que notre idée de Dieu devrait être influencée par nos idées, notamment en éthique et, particulièrement, par nos idées concernant le respect des personnes et des groupes. 

            Jadis, l’idée du père le plus parfait a coïncidé avec celle de la plus parfaite autorité, à laquelle devait répondre la plus parfaite obéissance. Cette conception a changé avec la modernité. La plus haute idée actuelle du père ou de la mère comporterait celles d’éducateurs qui auraient eux-mêmes une haute idée du respect de la personne et qui chercheraient à la transmettre à leur enfant. Le meilleur parent serait vu avec ses faiblesses, comme une personne qui ne se poserait plus du tout comme « parfaite autorité » et qui ne saurait exiger une « parfaite obéissance » de son enfant. D’ailleurs, il ne se verrait plus du tout comme devant être « parfait » dans son rôle. Cela lui paraîtrait hors de propos. Le parent d’aujourd’hui est quelqu’un qui se questionne, qui fait parfois face à des problèmes inédits, qui ne prétend pas tout prévoir. Si, anciennement, la perfection était vue comme une qualité morale, elle ne l’est plus guère aujourd’hui, alors que l’une des plus grandes qualités de l’humain est la capacité d’admettre son ignorance et son peu de compétence. Le meilleur père, ou la meilleure mère, aurait peut-être comme qualité première de ne surtout pas viser la perfection, c’est-à-dire d’accepter ses limites. Mais Dieu, lui, se voit-il comme « parfait » ? Peut-il se considérer lui-même, sans contradiction, comme « tout-puissant » et « parfaitement bon » ?  

            L’idée que l’on s’est faite de la perfection divine, dans le passé, a surtout représenté une façon de se relier à Dieu. On s’est cru en quelque sorte obligé de penser Dieu, et d’en parler, de la façon qui soit la plus louangeuse possible. Cette attitude paraissait sans doute la plus conforme à celle de la créature obéissante, désireuse de montrer qu’elle savait prendre la place qui lui revient dans l’ordre des choses et qu’elle acceptait de s’y conformer de façon définitive. Reconnaître la perfection de Dieu n’était pas seulement le désigner au moyen d’un prédicat, mais aussi une façon de se situer par rapport à lui. Il s’agissait là, en même temps, d’une attitude envers la divinité qui était celle de son groupe, lequel avait intérêt à ce que sa divinité soit réputée « parfaite ». Avec l’appui d’un « Dieu parfait », le groupe pouvait prétendre être « parfaitement légitime », y compris lorsqu’il faisait violence à d’autres. Il pouvait prétendre au parfait fondement de sa Loi morale et de son jugement de condamnation.

1 Aristote, Métaphysique, IV, 16, 1021b 12-17. Dans ce passage, Aristote définit ce qui est parfait comme ce qui, en son genre, ne peut être dépassé par rien, du point de vue de la vertu ou de l’excellence. 1

2 René Descartes, Réponses aux secondes objections, définition VIII, dans Œuvres de Descartes, publiées par Charles Adam et Paul Tannery, Paris, Cerf, 1910. 2