Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels.

       La diabolisation est une forme d’irrespect envers l’humain. Un étudiant tente de montrer la validité d’un tel énoncé général mais dans le cas des nazis en particulier. Cet étudiant a été averti qu’il s’agissait d’un cas des plus difficiles.

Frédéric Poirier :

               Pour la dissertation j’ai choisi le sujet de la diabolisation des nazis. Comme le professeur me l’a recommandé, j’ai lu le chapitre 8 de La diabolisation1. J’aimerais avoir l’avis des autres étudiants sur certaines questions que je me suis posées en lisant ce chapitre : 

  • Pouvons-nous dire que les nazis sont diabolisés ? Plus particulièrement, pouvons-nous dire qu’Hitler est diabolisé ?       
  • Est-il correct de diaboliser les nazis et, en particulier, Adolf Hitler ? 
  • Peut-on cesser de diaboliser les nazis sans risquer d’encourager la violence ?

 

Pascal Duclos : 

            Pour ma part, je pense que les nazis sont diabolisés et que c’est correct de le faire. Je ne vois pas pourquoi il faudrait cesser de les diaboliser ; ce serait même irresponsable de cesser parce que cela donnerait l’impression qu’on peut faire des génocides sans que cela soit vu comme quelque chose de mal. 

Joël Dubois :  

J’affirme, pour ma part, que les nazis ont agi de façon criminelle et même diabolique. J’ai lu plusieurs livres là-dessus (sur les nazis ou sur Hitler) et ils sont tous d’accord pour décrire les nazis et surtout Hitler comme des monstres inhumains. D’ailleurs n’est-ce pas les nazis qui ont tué six millions de Juifs dans les chambres à gaz ? 

Frédéric P. :  

            Mon point de vue personnel là-dessus est que les nazis étaient des êtres humains et, donc, qu’ils ne pouvaient pas être diaboliques, c’est-à-dire qu’ils ne pouvaient pas être la même chose que des démons. Je pense donc qu’il est incorrect et injuste de les diaboliser et qu’on devrait cesser de le faire. 

Max : 

            Frédéric ne sait pas de quoi il parle. Moi, j’ai lu en masse sur les Allemands et les Juifs. Je suis sûr que le parti National Socialiste avait raison. Il fallait à tout prix mettre une fin à la mainmise des Juifs sur les médias et les empêcher de continuer leur propagande haineuse contre les Allemands. 

Frédéric P. : 

            Pourrais-tu d’abord t’identifier, Max, es-tu un étudiant ?

Max :

            Oui, je suis un étudiant, mais vous ne me connaissez pas. Je ne peux pas donner mon vrai nom parce que ce serait trop risqué pour ma sécurité. Je suis sûr qu’il y en a qui vont lire ce que je dis en déformant mes paroles. Mon but est de vous donner l’heure juste sur les Juifs et sur les Nazis.

Frédéric P. :

            Pourquoi en veux-tu aux juifs ?

Max :

            À moi, ils n’ont rien fait, mais je suis certain qu’ils sont de vrais démons. Vous avez lu les Évangiles ? Jésus appelle les Juifs « fils de Satan ».

Frédéric P. :

            Mais Jésus était lui-même un juif.

Max :

            Je ne pense pas que Jésus était vraiment un Juif. En tout cas, s’il l’était, c’était une exception.

Frédéric P. :

            Je te propose, Max, de lire l’échange que j’aurai ici avec les étudiants de mon groupe. Et, après cela, tu nous diras si tu es toujours du même avis.

(…)

Pascal D. :

            En admettant, Frédéric, que tu aies raison et qu’il ne soit pas conforme à la vérité de diaboliser les nazis, tu n’aurais pas peur que cela encourage d’autres personnes aussi dangereuses à tuer et à massacrer des gens comme ils l’ont fait ?

Frédéric P. :

            C’est une bonne question que tu poses là, Pascal. Faire ce que tu suggères revient à faire un calcul utilitariste, c’est-à-dire à évaluer les risques et si les risques sont trop grands, on conclut qu’il ne faut pas dire la vérité. Cependant qu’est-ce qui prouve qu’il y aurait plus de violence si on cessait de diaboliser les gens et cela, même lorsqu’il s’agit de gens dangereux. Ce que je crois, pour ma part, c’est que, si les nazis ont été si dangereux, c’est précisément parce qu’ils ont diabolisé ceux qui allaient être leurs victimes. Ne faisons pas comme eux. Cessons de diaboliser et nous serons moins violents.

(…)

Joël D. :

            Je reconnais le fait que les nazis étaient humains, mais ils se sont comportés de façon diabolique. Un humain peut très bien devenir un criminel capable de tuer de façon sadique. Est-ce que cela ne suffit pas à voir cet humain comme diabolique ?

Frédéric P. :

            Non, justement. Faire souffrir quelqu’un ou même le tuer d’une façon sadique n’implique pas qu’on soit diabolique. La preuve, c’est que moi-même, lorsque j’avais environ 12 ans, j’ai fait exprès pour qu’un autre garçon se fasse mal. Je me souviens aussi d’avoir vu des gamins malmener un chat juste pour le plaisir. Cela signifie-t-il que moi ou ces gamins étaient diaboliques ?

Sergio Perez-Boudreau :

            Je pense, Frédéric, que tu t’éloignes de la question. Lorsque des enfants font du mal par plaisir à un animal, ce n’est pas du tout la même chose que lorsque ce sont des adultes qui posent des actes sadiques envers des humains. Les nazis n’étaient pas des enfants. Certains d’entre eux étaient même des chefs. Le pire de tous, c’est évident, était Hitler.

Frédéric P. :

            Ce que j’ai voulu expliquer, Sergio, est qu’on ne pouvait logiquement affirmer que faire du mal par plaisir à d’autres implique nécessairement être quelqu’un de diabolique. Toi-même, n’as-tu jamais éprouvé du plaisir à voir quelqu’un souffrir ?

Sergio P.-B. :

            Oui, lorsqu’il le mérite. Cependant les victimes des nazis ne méritaient pas de souffrir et d’être massacrées comme elles l’ont été.

Frédéric P. :

            Je suis tout a fait d’accord avec toi sur ce point. Les victimes des nazis n’ont pas mérité, en général, d’être maltraitées comme elles l’ont été. Cependant la bonne question ici est : est-ce que les nazis, eux, croyaient que leurs victimes méritaient de souffrir et même de mourir ?

Sergio P.-B. :

            Qu’importe ce que les nazis pensaient. De toute façon, ils mentaient lorsqu’ils ont fait des propagandes haineuses contre les juifs et contre bien d’autres.

Joël D. :

            Là-dessus, je donne partiellement raison à Frédéric. Je suis sûr que beaucoup de nazis étaient réellement convaincus que les juifs étaient méchants et nuisibles et qu’ils méritaient donc d’être expulsés. Certains les auront craints au point de chercher à les éliminer par n’importe quel moyen.

Frédéric P. :

            Oui, Joël. Et j’ajouterais qu’une grande proportion d’Allemands devaient croire, eux-aussi, que les juifs étaient des criminels. Comme je l’ai lu dans le livre du professeur, il y avait à l’époque, en Allemagne, une grande propagande anti-juive dans les journaux. Cependant, Joël, je voudrais te poser une question précise. Si tu es prêt à reconnaître qu’au moins certains nazis croyaient que les juifs n’étaient pas des victimes innocentes mais des criminels, serais-tu alors prêt à reconnaître que logiquement ils ne pouvaient être tenus pour responsables de ce qui est arrivé aux juifs et à plusieurs autres ?

Joël D. :

            Bonne question, Frédéric. Après réflexion, je suis quand même arrivé à la conclusion que même les nazis qui croyaient que les juifs étaient coupables de crimes graves n’auraient pas dû les tuer comme ils l’ont fait, c’est-à-dire commettre un génocide (incluant donc les femmes et les enfants).

Frédéric P. :

            Bon, je veux bien. Il ne faut pas oublier, cependant, que la population allemande n’était pas bien au courant de ce qui se passait dans les camps de la mort. Ils pouvaient croire que c’étaient l’équivalent de prisons et qu’on y envoyait réellement des criminels. Un homme ou une femme nazi pouvait donc ne pas en savoir assez pour être tenu responsable du génocide.

Joël D. :

            D’accord, je suis prêt à dire avec toi, Frédéric, que certains nazis n’étaient pas vraiment responsables du génocide juif. Mais il y en avait sûrement qui étaient au courant. Hitler, par exemple, était sûrement au courant. Ce qu’il a fait reste à mes yeux quelque chose de monstrueux et diabolique.

Frédéric P. :

            Je te conseille fortement, Frédéric, de lire le chapitre 8 de La diabolisation. Si tu l’as fait déjà, tu devrais le relire. On y montre qu’Hitler semblait réellement croire que les juifs étaient aussi méchants et dangereux que le diable lui-même.

Joël D. :

            Si c’était vraiment le cas, je veux dire, si Hitler croyait que les juifs étaient réellement des démons, alors j’admets qu’il n’était pas plus responsable qu’un malade mental ou qu’un enfant qui croit au démon et qui devient méchant à cause de cela. Mais j’ai encore des doutes. Comment tant de monde auraient-ils pu se tromper à ce point sur Hitler ?

Sergio P.-B. :

            Holà, Joël, je n’aurais pas cru que tu te laisserais convaincre. Hitler faisait croire aux autres que les « Juifs » étaient méchants et pervers. En réalité, c’est lui qui l’était.

Joël D. :

            Mais Sergio, si Hitler était un fou ou un naïf qui croyait voir des démons partout où il y avait des juifs, est-ce que tu ne serais pas d’accord qu’il ne savait pas clairement ce qu’il faisait, qu’il n’en avait qu’une conscience troublée ? 

            Ce forum a pris fin là-dessus, faute de temps. On peut supposer que Frédéric, Joël et Sergio ont continué de débattre de cette importante question d’éthique. Max ne s’est plus manifesté. On ne peut qu’espérer qu’il a été éclairé par ce qu’il aura lu ensuite dans ce forum.           

1Yvon Provençal, La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique, Québec, Presses Inter Universitaires, 2007; chapitre 8: « Les nazis ». 1