La simple idée de la différence des points de vue divin et humain est esquissée déjà, en partie, dans l’Ancien Testament lorsque Dieu affirme : « vos pensées ne sont pas mes pensées 1». On s’est parfois demandé si ce passage signifiait l’« hétérogénéité absolue entre l’humain et le divin 2». En général, l’idée de la différence des points de vue a plutôt signifié le type de différence que l’on peut observer entre l’opinion individuelle, variable et instable, et la pensée autorisée du groupe, centrale et établie. Il est rare qu’on ait affirmé l’existence d’une différence entre le point de vue de son propre groupe humain et le point de vue de Dieu. 

            Les Livres sacrés représentent d’abord et avant tout la pensée du groupe, c’est-à-dire l’expression du groupe en ce qui concerne la façon obligatoire de penser le supérieurement réel et le supérieurement valable. Tant que l’on confondra Dieu avec la déité de son groupe, on ne voudra pas croire que les autres groupes ont des déités propres et que ces déités sont du même type que la sienne, chacune étant liée à des motifs semblables d’auto-préservation du groupe. C’est pourquoi la prise de conscience qu’il y a une différence entre le point de vue de Dieu et le point de vue de son groupe suppose essentiellement qu’on prenne conscience de la pluralité des déités de groupes. Il est à noter que l’on peut affirmer l’existence d’une différence profonde entre le point de vue de Dieu et celui de l’individu humain sans avoir à affirmer pour autant l’existence d’une différence entre le point de vue de Dieu et celui de son groupe.  

            La différence des points de vue peut être interprétée de façon relativement profonde lorsqu’on se rapporte à la différence entre le type humain et le type animal de conscience c’est-à-dire entre, d’une part, la pensée réfléchie et rationalisée et, d’autre part, la simple perception de l’environnement accompagnée d’une sorte de perception instinctive de soi. Une différence du même type peut être observée entre la conscience de l’humain adulte et celle du nourrisson. Les différences de ce type sont immenses. On pourrait les qualifier d’infinies. En effet, la pensée rationnelle, incluant la connaissance scientifique et la réflexion philosophique, donne lieu à des développements illimités. Elle peut nous servir de point de comparaison pour penser la différence de point de vue entre le divin et l’humain. Une différence de ce type peut également être qualifiée d’infinie et elle ne doit pas être confondue avec le type précédent de différence. Cependant, il se peut qu’elle ne soit pas plus profonde. 

            Nous conviendrons ici de prendre le mot « infini » en un sens qui n’équivaut pas à celui du mot « absolu ». Car l’absolu représente un infini qui serait, à la fois, premier et dernier. Il exprime l’unicité. Lorsqu’on l’applique à Dieu, il exprime son unicité et sa transcendance au sens classique, c’est-à-dire au sens d’une autorité et d’une légitimité absolue. Dans ce cas, en fait, l’infini devient la perspective naïve que le groupe se donne sur lui-même et qui lui permet de nier les autres groupes. Le point de vue de « Dieu » n’est alors plus un point de vue, mais le centre de toute perspective possible. C’est l’attitude centrée sur soi. Cependant l’infini du point de vue de Dieu (le « vrai »), serait sûrement différent et représenterait, pour nous, en quelque sorte le décentrement par excellence, c’est-à-dire celui qui nous indiquerait la meilleure voie d’autodépassement qui nous serait discernable. En ce sens, l’infini n’est d’ailleurs pas absolument indépassable, Dieu pouvant lui-même considérer des possibilités, des idéaux, qui iraient au-delà de ce que notre entendement peut désigner par le mot infini 3

            Ainsi, la différence entre le fini et l’infini ne devrait plus être pensée comme un absolu. L’humain est lui-même, en un sens, infini. Si on considère la créativité humaine dans toute son ampleur avec, entre autres, sa capacité de production scientifique, littéraire et artistique, on peut en effet affirmer qu’il existe un infini humain par rapport à la vie biologique infrahumaine. De même, Dieu serait infini par rapport à l’humain, mais cela ne veut pas dire qu’il ne se considérerait pas lui-même comme limité par quelque chose dont nous sommes incapables de nous représenter la possibilité. 

            La pensée de Dieu différerait donc infiniment mais non absolument de celle de l’humain. Cela ne signifie pas qu’elle lui serait semblable. En effet, on ne dit pas, non plus, que la pensée de l’humain est semblable à celle de l’animal. Et cela ne veut pas dire qu’elles soient dépourvues de toute ressemblance. En effet, la conscience humaine, en ce qu’elle a encore de naïveté, d’immaturité et par ce qu’elle comporte de perceptions spontanées et de tendances pulsionnelles, présente quelque similitude avec celle de l’animal. Nous pouvons donc croire que la conscience divine comporterait quelque ressemblance avec celle de l’humain bien qu’il nous soit difficile, voire impossible, de décrire correctement en quoi consiste cette ressemblance. 

            Il est possible que Dieu se voie lui-même comme une sorte d’être particulier qui vit dans un monde divin dont nous ne pouvons avoir à peu près aucune idée. Tel le nourrisson qui ne connaît guère du monde que son berceau et l’environnement immédiat, tout le reste étant confondu dans le vague d’un quasi-non-être, l’humanité ne percevrait guère qu’une toute petite partie de la réalité que Dieu connaît. Si Dieu est un « étant » de son propre point de vue, ce n’est sûrement pas un simple étant du type que l’humain peut concevoir.

1 Isaïe 55, 8. 1

2 Voir Marie-Frédérique Pellegrin, Dieu, Paris, Flammarion, 2003, p. 35. 2

3 Il est intéressant de constater que l’infini au sens des mathématiques modernes n’est plus pensé comme indépassable depuis que Georg Cantor (1845-1918) a conçu les aleph, ou nombres transfinis. 3