L’une des plus célèbres applications de la méthode analogique est celle que Platon a faite dans le célèbre mythe de la Caverne afin de faire comprendre ce qu’étaient les Idées et, en particulier, l’Idée du Bien. Platon a, en fait, développé toute une allégorie qui permet de comprendre la différence entre la connaissance et les opinions des humains. Il montre que cette différence se compare à la différence existant entre la claire perception, à la lumière du jour, d’objets réels de la nature et la vague perception d’ombres, sur la paroi d’une caverne, que peuvent avoir des hommes, enchaînés depuis leur naissance dans ce lieu obscur. Ces prisonniers confondent ces ombres avec la réalité extérieure, ce qui correspond aux humains qui confondent leurs opinions avec la connaissance véritable. L’Idée du Bien est symbolisée par le Soleil, que même l’homme libéré de la caverne ne peut regarder directement.  

Cette méthode analogique présente la caractéristique très intéressante d’expliquer pourquoi elle-même ne permet pas de connaître véritablement la réalité en soi. Elle équivaut symboliquement à une façon plus raffinée d’observer les ombres. Précisément, tout en demeurant en deçà de la connaissance véritable, cette méthode permet de mieux comprendre les différences profondes entre les niveaux de réalité et, aussi, entre les niveaux de connaissance 1

            De même, le modèle parental permet de mieux comprendre certaines différences, notamment la différence entre le divin et l’humain, et en particulier, la différence entre le point de vue de Dieu et celui de l’humanité. Cette différence de points de vue correspond à la différence entre le point de vue de la mère (ou du père) et le point de vue de l’enfant, lorsque celui-ci n’est encore qu’un nourrisson ou un « trottineur », qui apprend à marcher. Comme dans le mythe platonicien de la caverne, le modèle parental se récuse lui-même en tant que connaissance véritable. En effet, il correspond à ce qu’un enfant peut comprendre lorsqu’il est encore au babil. Il apparaît qu’une des meilleures images de l’humanité actuelle, afin de comprendre ce qu’elle est et sa façon de se comprendre, est celle du très jeune enfant, qui apprend à marcher, qui parvient à avancer par lui-même, en titubant, de façon encore mal assurée et qui n’a pas encore appris le langage parlé par ses parents 2

            Le modèle parental de la divinité est donc, en même temps, un modèle qui représente l’humanité elle-même comme un être encore très immature. Cela ne signifie d’ailleurs pas que tous les individus humains sont très immatures. En fait, les adultes sont vraiment « adultes » dans la mesure où sont retenus des critères physiologiques  — telle la capacité de reproduction de l’espèce — ou socioculturels — telle la pure convention de la majorité à un âge précis, 18 ou 21 ans, par exemple. On pourrait aussi choisir des critères tels que la capacité de subvenir à ses besoins propres. Cependant, si on tente de trouver des critères fiables permettant d’établir la maturité individuelle en ce qui concerne la capacité de comprendre le monde ou de juger moralement, l’étude des sociétés anciennes ou modernes semble bien montrer que l’humain n’a jamais eu ce type de capacité au plein sens du terme. Dans toutes les sociétés du passé, les individus ont cru avoir de telles capacités et ils se sont régulièrement trompés. Il apparaît possible de dire que ce type d’erreur résulte lui-même de l’immaturité de la capacité de juger. L’humain moderne croit également avoir ce type de capacité. L’existence de cette croyance en lui ne démontre pas davantage qu’il a raison. Au contraire, elle suggère que l’humain moderne partage avec l’humain passé le même type d’immaturité consistant à croire à la maturité de sa capacité de comprendre ou de juger, maturité qui serait acquise du simple fait de le croire ou de le vouloir. 

            L’analogie est certes incapable d’identifier de façon sûre les attributs propres au divin. Elle est simplement une méthode — la seule qui soit actuellement à notre disposition peut-être ? — qui peut nous permettre d’avancer quelque peu, ne serait-ce qu’en nous permettant d’entrevoir d’autres possibilités de représentation. Ce n’est pas parce qu’en tant qu’humanité, nous sommes encore incapables de savoir qui est Dieu, et même de savoir s’il existe, qu’il nous faille renoncer à en faire un objet d’étude. Au contraire, comme dans le cas du jeune enfant à l’égard de ses parents, nous ne savons (d’un vrai savoir) encore rien sur Dieu, mais il n’est pas faux de dire que nous en savons bien plus qu’auparavant, ou pouvons en savoir bien plus qu’auparavant, sur certaines questions, comme celle de la possibilité de Dieu ou celle de l’immaturité de notre savoir et de notre jugement. De plus, nous pouvons soupçonner que nous en saurons là-dessus encore bien davantage plus tard, dans l’avenir. Car notre processus d’apprentissage, en tant qu’humanité, est encore loin d’être achevé. 

   Freud et la sublimation de la figure du père 

Concevoir Dieu à l’image du père correspond-t-il à la réalisation d’un désir refoulé 3? On peut répondre que ce n’est pas particulièrement du père comme tel qu’il s’agit ici, mais d’un parent qui se trouve proche de l’enfant. Ce peut donc tout aussi bien être la mère. Par ailleurs, selon Freud, l’homme en arrive à concevoir un Dieu tout-puissant parce qu’étant enfant, il imaginait que son père est pourvu de la toute-puissance et qu’étant ensuite détrompé par les faits, il a projeté cette idée dans l’au-delà 4. Or, le modèle parental n’a pas pour effet d’attribuer à Dieu la toute-puissance. Au contraire, l’image du parent, père ou mère, est celle d’un être qui se voudrait idéal dans son rôle, mais qui, selon son propre point de vue, n’y arrive pas. Si l’enfant voit son père ou sa mère « parfait » ou « quasi parfait », ceux-ci sont loin de se voir de la sorte. Le bon père ou la bonne mère, en effet, sans aller jusqu’à l’auto-culpabilisation, voudraient pouvoir en faire davantage qu’ils ne le font pour leur enfant. Ainsi, le modèle parental a pour effet d’invalider l’idée de perfection et, avec elle, les idées d’omnipotence et d’omniscience. Par ailleurs, si la théorie freudienne est de nature à expliquer comment les humains en sont venus à imaginer un Dieu parfait, elle ne dit rien sur l’existence de Dieu. En revanche, elle semble confirmer la valeur de l’approche analogique.

 

1 Platon, La République, Livre VII, traduction de R. Baccou, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 273-277. 1

2 J’ai développé une telle analogie dans mon article “The Mind of Society : Investigating and Using the “Language of the Gods” ”, World Futures, 1998, Vol. 52, p. 281-312. 2

3 Voir Sigmund Freud, Totem et tabou, traduction de M. Jankélévitch, Paris, Payot, 2001, p. 206-211. Freud ne se prononce pas sur la place des divinités maternelles. 3

4 Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion, traduction de M. Bonaparte, Paris, Presses Universitaires de France, 1971, p. 33. 4