§ 36   Une autre idée de la divinité parentale

Ce n’est pas nouveau de se représenter Dieu comme un père ou comme une mère, de l’appeler « père » ou « mère 1». On en a tiré notamment l’idée d’une divinité personnelle, bienfaisante, ou encore providentielle, souvent autoritaire. En outre, on s’en est parfois inspiré pour concevoir une divinité qui souffre avec l’humain ou pour l’humain. Le modèle parental est ici repensé sur de nouvelles bases et il sera un outil pour tenter d’obtenir une meilleure compréhension de ce qu’est ou pourrait être la personne divine, étant entendu qu’il ne nous en donnera aucune connaissance définitive. Ce modèle permettra d’ouvrir de nouvelles possibilités conceptuelles, en particulier d’ordre épistémologique et éthique. On pourrait le considérer comme une simple étape dans l’évolution des représentations de la divinité, bien qu’il ne soit pas impossible que certains de ses aspects soient retenus de façon définitive.

L’idée de paternité ou de maternité sera reprise ici avec quelques différences importantes. On sait que, dans la modernité, les rapports psychologiques et éthiques entre les parents et leur enfant ont beaucoup changé. En supposant ce qu’on pourrait appeler des parents typiquement modernes dans le meilleur sens du terme, même s’ils ressemblent davantage à un idéal qu’à la réalité, nous pourrons dégager un certain nombre de traits qui pourraient, moyennant certaines modifications, s’appliquer à la divinité dans son rapport avec l’humanité.

Anciennement, il était courant pour les parents de maintenir avec leurs enfants une distance infranchissable, ce qui permettait d’établir leur autorité sur eux. Une caractéristique des parents modernes est qu’ils tendent à s’attacher beaucoup à leur enfant et qu’ils lui accordent une grande valeur intrinsèque. Ils ont à cœur de favoriser le meilleur développement de leur enfant, en visant aussi bien son épanouissement physiologique que psychologique. Ils cherchent en outre, le plus possible, à respecter la liberté de l’enfant. Les parents d’aujourd’hui cherchent bien davantage que par le passé à tisser avec leur enfant un lien d’amitié, en quelque sorte, d’égal à égal. Il n’est pas question, par exemple, de planifier sa vie en choisissant à sa place son métier ou son conjoint. Au contraire, les parents entendront laisser libre leur enfant à cet égard. Ils ne considéreraient pas normal que leur enfant s’attende à ce qu’ils décident de telles choses pour lui, même s’ils sont, par ailleurs, tout à fait disposés à orienter ses choix.

Ainsi, en nous inspirant d’un modèle parental de type moderne on remplacera volontiers le caractère autoritaire de la divinité par un caractère de bienveillance inconditionnelle. De plus, si on suppose que le parent est en rapport avec un enfant en très bas âge, on obtiendra l’image, par exemple, d’une mère qui s’efforce d’être patiente et compréhensive envers son enfant. Sur cette base, on pourra développer l’idée relativement nouvelle d’une divinité qui ne s’irrite pas contre l’humanité, même lorsque celle-ci lui manque de respect, d’une divinité qui veut respecter l’humanité comme un être distinct, lequel possède à ses yeux une grande valeur propre. En outre, la divinité parentale chercherait à aider l’humanité à se développer.

1 Dans l’Ancien Testament, Dieu se présente aussi bien sous la figure du père des humains que de l’époux du peuple d’Israël. Dans le Nouveau Testament, la désignation paternelle prend de l’importance et « Père » y devient le nom propre de Dieu. On retrouve la désignation paternelle de la divinité en beaucoup d’autres lieux. La désignation maternelle semble avoir été au moins aussi fréquente. La Terre Mère a été la grande déesse de plusieurs peuples. On retrouve, par exemple, Déméter, qui est l’un des noms que les Grecs donnaient à la Terre Mère et qui correspond à la Cérès des Romains, Gaia (la Terre), nom utilisé chez Homère, Ishtar en Mésopotamie, Astarté en Phénicie, Tanit à Carthage, Kali en Inde. 1