L’humanité actuelle n’a pas encore appris à bien évaluer les conséquences de ses entreprises, incluant ses entreprises techniques ou sociopolitiques, ni à bien évaluer la valeur éthique de ses actions, que celles-ci soient considérées en elles-mêmes ou d’après leurs effets. Faut-il s’étonner qu’elle n’ait pas appris à bien évaluer son idée de la responsabilité ? 

            Pour pouvoir être considéré comme responsable de ses actions, un individu doit pouvoir être l’authentique auteur de ces actions et, aussi, il doit pouvoir décider réellement des buts qu’il s’assigne. Or, l’humanité actuelle, même avec tous les développements qu’elle a connus dans la modernité, n’a pas démontré cette capacité. Ni les groupes, ni les individus ne sont actuellement en mesure de dire ce qu’ils sont réellement en tant qu’humanité. Ils ne comprennent pas le sens des développements historiques et ils ignorent même si ces développements ont un sens. Du point de vue de Dieu, s’il existe, ces développements ont sans doute un sens et, si l’humanité ne sait encore pratiquement rien de ce sens, c’est vraisemblablement parce qu’elle est encore trop immature.  

            Nous poserons, ici, que la responsabilité radicale de l’humanité est la responsabilité que Dieu lui reconnaît, en supposant qu’il existe. La responsabilité radicale de l’humanité serait donc, dans toute l’histoire, d’un bas niveau. Cependant elle serait en train de se développer. L’humain actuel, individuel, collectif ou global a sans doute des potentialités dont la connaissance lui échappe encore presque totalement. Nier sa responsabilité réelle, c’est-à-dire nier qu’il soit suffisamment responsable pour être blâmable, ne revient pas du tout à en faire une sorte d’automate programmé par une instance extérieure. L’humanité, comprise en ce sens, serait donc de plus en plus responsable de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait. Elle le serait toutefois encore très peu. Et elle ne serait nullement coupable de quoi que ce soit.  

La responsabilité humaine selon Hans Jonas 

            Selon Hans Jonas, « l’acte créateur porte en germe le danger du mal 1». Il croit même que l’homme moderne détient « désormais la responsabilité du sort du monde 2». On sait que, dans Le Principe responsabilité, il a développé une thèse selon laquelle l’homme fait courir un véritable péril à la nature et à la survie de l’humanité. Selon lui, comme ni la nature, ni les enfants à naître ne peuvent élever de protestations, l’humain a une grande responsabilité envers eux 3. Dans Le concept de Dieu après Auschwitz, il spécule sur l’idée de Dieu et il va même jusqu’à conclure que l’homme est responsable aussi à l’égard de Dieu, parce que celui-ci est faible. Car en créant le monde, en créant un être autre que lui-même, Dieu a renoncé à sa propre puissance 4.  

Cependant, il est fort probable que Dieu, s’il existe et s’il est bon, n’est pas tel que l’imagine Jonas. Dieu n’aurait sûrement pas créé l’humain en se dépouillant de sa puissance et en laissant à l’humain toute la charge de son propre développement. Car agir ainsi serait comme un père (ou une mère) qui aurait délibérément renoncé à son rôle parental au moment même où il conçoit son enfant. Dieu ne peut être irresponsable à ce point. 

On peut remarquer, par ailleurs, que Jonas réactive le schème traditionnel qui culpabilise l’humain. Il reprend à son compte l’idée d’une responsabilité totale de l’humain qui ne peut que résulter en sa culpabilité devant Dieu. De même, il reprend à son compte l’idée que l’humain est plus responsable du mal que le Dieu créateur lui-même. L’idée que l’humain d’aujourd’hui est responsable de l’humain à venir, de tous « les enfants à naître », est aussi absurde que celle d’un nouveau-né qui serait lui-même responsable de ce qu’il deviendrait, y compris de l’adulte qu’il sera. Et, en outre, il faudrait même supposer que le nouveau-né est responsable de la personne qui l’a porté et l’a mis au monde. Tout cela ressemble trop à la langue de bois du péché originel. 

L’existence comporte des risques. Le processus d’apprentissage de l’enfant commence dès les débuts de sa vie. Lorsqu’il apprend à marcher, il tombe, il ressent des douleurs cuisantes, qui sont nouvelles pour lui. Du point de vue parental, la douleur de l’enfant n’est pas désirable, mais elle est normale et elle fait partie de son développement. Les risques que court le jeune enfant en se développant sont d’abord des risques que ses parents assument à sa place. Comme dans le cas de l’enfant, les risques encourus par l’humanité dans son développement sont également des risques que Dieu assume en quelque sorte lui-même. S’il a créé l’humanité, c’est parce que, d’une façon ou d’une autre, elle représente pour lui quelque chose d’important. Ce qui peut advenir à l’humanité lui importe. Peut-être cela lui importe-t-il au plus haut point. Ainsi, en tant que créateur, il a bel et bien assumé un grand risque, mais, tel qu’il le comprend, il s’agit d’un risque mesuré, raisonnable. 

            Si l’idée de la culpabilité est celle d’une fausse responsabilité, il importe que l’humain apprenne à se responsabiliser sans pour autant se culpabiliser. On ne peut être responsable sans savoir ce qu’est la responsabilité. La responsabilité suppose la conscience, donc une certaine connaissance de soi et une capacité de douter de ses impressions fausses. L’insuffisante capacité de l’humanité à douter de ses impressions de culpabilité la rend semblable à un jeune enfant, qui se méprend également sur sa part de responsabilité et se culpabilise facilement. On peut constater, par ailleurs, que l’enfant qui se culpabilise indûment n’adopte pas pour autant un comportement plus responsable. 

            Cependant, écrit encore Jonas, « l’objet de la responsabilité est le périssable en tant que périssable 5». Si on interprète cette affirmation au sens de la nécessité de rejeter tout risque, elle est fausse. Du point de vue du parent, l’objet de sa responsabilité est le développement normal de l’enfant. Il ne serait pas normal que, sous prétexte d’assurer sa sécurité, l’enfant soit privé de toute liberté de mouvement. Il faut le laisser libre de jouer et de s’ébattre, et de se dépasser lui-même. Sinon ce serait une vie sans objet, sans avenir, et elle ne serait plus digne d’être vécue. Certes, il importe que l’enfant apprenne à craindre les dangers, mais il devrait le faire sans les confondre avec les nouveautés qu’apporte un développement normal. En supposant qu’un Dieu créateur et bon existe, il ne condamnerait pas l’humanité s’il arrivait que celle-ci, par impétuosité ou par maladresse, se blesse gravement, et compromette ainsi toutes ses chances de développement futur normal. Il serait beaucoup plus plausible de croire qu’il se le reprocherait à lui-même.  

Cela dit, il espère sûrement que l’humanité apprendra d’elle-même et qu’elle saura éviter un tel malheur. Il est probable qu’elle parviendra peu à peu à se sensibiliser aux problèmes posés par son développement en prenant davantage conscience d’elle-même. Cela signifie, par exemple, que les groupes humains apprendront à se respecter entre eux. Ainsi l’humanité apprendra progressivement que son autonomie véritable est encore un projet d’avenir à long terme. Cela suppose, également, qu’elle apprendra à se soucier davantage et mieux de ses rapports avec la divinité créatrice, notamment en comprenant beaucoup mieux que par le passé ce que celle-ci est et attend d’elle. 

Dieu (s’il est « vrai ») porte la responsabilité à son plus haut degré : elle est celle d’exister et de faire exister, en dépit du mal d’exister, incluant la souffrance de la mort et de la finitude, et de l’insatisfaction, de l’impossibilité d’assouvir complètement le désir autrement que par le renoncement à l’existence et la mort. Si nous sommes coupables, Dieu l’est aussi de nous avoir rendus possibles. Nous (incluant Dieu) serions en quelque sorte coupables d’exister, mais Dieu serait alors le pire d’entre Nous.

Suite

1 Voir Catherine Chalier, dans Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive, traduit de l’allemand par Philippe Ivernel, Paris, Rivages poche, 1984, p. 52. 1

2 Ibid., p. 54. 2

3 Hans Jonas, Le Principe responsabilité, Paris, Cerf, 1990; voir, en particulier, les chapitres 4 et 5. 3

4 Le concept de Dieu après Auschwitz, op. cit., p. 27. 4

5 Le Principe responsabilité, op. cit., p. 126. 5