Dans les sociétés archaïques, le dieu « est censé réclamer les victimes » sacrificielles et les sacrifices ont pour but avoué d’« apaiser sa colère 1». Dans les sociétés traditionnelles ou classiques, la déité du groupe est souvent réputée « Dieu d’amour »; elle est également réputée « Dieu de justice ». Ce Dieu de justice réclame encore des victimes, qui seront reconnues « coupables » de « crimes », c’est-à-dire de fautes qui sont graves aux yeux du groupe. On y inclura régulièrement les actions qui sont, intentionnellement ou non intentionnellement, dirigées contre le groupe ou dont les effets directs ou indirects paraissent affaiblir le groupe ou le menacer dans sa survie. 

            D’après les travaux de René Girard, il existe un mécanisme inconscient qui consiste à chercher un bouc émissaire et à l’immoler de façon à établir ou à rétablir la paix. Le mécanisme comporte l’affirmation et la conviction collectives que la victime sacrifiée était « coupable d’un crime ». Cette culpabilité est créée de toutes pièces en raison de son utilité. Ainsi que l’écrit Girard, ce n’est pas une question « de culpabilité et d’innocence ». « Il n’y a rien à “ expier ” ». La société cherche à détourner « une violence qui risque de frapper ses propres membres ». « Le sacrifice a pour fonction d’apaiser les violences intestines, d’empêcher les conflits d’éclater 2». 

            Selon Girard, le système judiciaire des sociétés modernes ignore le sacrifice comme tel, mais le mécanisme victimaire y exerce quand même ses effets de façon inconsciente. « Le système fonctionnera d’autant mieux qu’on aura moins conscience de sa fonction. Ce système pourra donc, et dès qu’il le peut il devra, se réorganiser autour du coupable et du principe de culpabilité […] érigé en principe de justice abstrait 3». Il y a là une « rationalisation de la vengeance » et, si « notre système nous paraît plus rationnel c’est, en vérité, parce qu’il est plus strictement conforme au principe de vengeance » que les systèmes primitifs 4. Ainsi les sociétés modernes auraient développé un mécanisme de paix sociale relativement efficace qui repose sur les concepts de culpabilité et de peine appropriée, celle-ci n’étant qu’un « châtiment » rationalisé. « Ce principe [de culpabilité] nous paraît si admirable et absolu que nous ne pouvons pas imaginer qu’on le rejette 5».  

            Ces affirmations de Girard ont un caractère désacralisant et vont dans le sens de la déculpabilisation. Elles viennent donc appuyer notre démarche. Il apparaît cependant dans la théorie girardienne une immense lacune. Il n’y est jamais fait mention de la violence entre les groupes et il s’agit invariablement de la violence d’un groupe dirigée contre un ou plusieurs individus. Ce défaut de la théorie est étonnant puisque son objet est d’expliquer la violence dans le monde humain. Les conflits entre groupes humains ont  pourtant été nettement, et de loin, les plus violents et les plus destructeurs de l’histoire. C’est pourquoi il pourrait être pertinent — et important — d’interpréter, à partir de la base théorique girardienne et en prenant ensuite quelque liberté, le mécanisme du bouc émissaire comme susceptible de viser aussi bien des groupes émissaires, c’est-à-dire que des groupes sont désignés comme « coupables » et comme devant être « châtiés ». Il faudra aussi poser la question : Girard lui-même n’est-il pas dupe d’un autre mécanisme victimaire qui, celui-là, concerne les groupes ? 

Un aspect du caractère inconscient du mécanisme (que Girard n’a pas relevé) est que le groupe à châtier et, si possible, à éliminer, est souvent présenté, non comme un véritable groupe d’appartenance distinct, mais comme un simple agrégat d’individus ou alors on utilise des termes péjoratifs comme faction, caste, clique, gang ou secte. Dans certains cas, on préférera désigner un seul individu coupable en omettant qu’il est en fait le membre d’un groupe rival. Ainsi, dans le cas des Églises, on omettra souvent de mentionner qu’une ou plusieurs Églises, au plein sens de ce terme, existent en plus de la sienne, et surtout on omettra de reconnaître que ces groupes ont chacun une religion aussi authentique que la sienne. Paradoxalement et ironiquement, tout se passe comme si Girard lui-même, qui se veut tout à fait chrétien, utilisait le même stratagème inconsciemment afin de favoriser une Église unique qui serait la sienne 6

Ainsi que l’explique Girard, la culpabilité de celui qui est désigné comme victime émissaire est un leurre efficace 7. Il faudrait ajouter ici qu’il en va de même dans les conflits entre groupes. Deux groupes en conflit mutuel se désignent l’un et l’autre, réciproquement et symétriquement, comme le coupable. Ce schéma tiendrait aussi bien lorsqu’un des groupes est plus petit et plus faible. En particulier, si le groupe victime est trop faible pour influencer les textes qui font autorité, il passera à l’histoire comme un groupe criminel ou bien il ne passera pas à l’histoire du tout, toutes traces de son existence ayant été effacées par le plus fort. Dans certains cas, les seules traces du groupe ainsi éliminé seront des marques de diabolisation. On fera état, dans les textes de référence, d’une vague manifestation d’un mauvais esprit, d’un trouble interne ou de violences intestines dans la société. Ou alors, on ramènera l’ancien groupe adverse à un ou plusieurs « hors-la-loi » ou « hérétiques », d’un genre peu normal, déshumanisé. 

            La rationalisation de la culpabilité revient souvent à déterminer une « responsabilité » de l’individu (ou du groupe) visé. On parlera alors d’une responsabilité « claire », « indéniable », voire « totale » et « exclusive ». De sorte que l’individu, qui ne voulait guère que défendre son groupe contre ce qu’il voyait comme les visées destructives d’un autre groupe, et qui a de ce fait ni plus ni moins de responsabilité dans l’affaire que bien d’autres, sera souvent désigné comme pleinement responsable, comme le seul responsable. Il sera donc déclaré coupable devant la loi. On peut remarquer, à cet égard, que le groupe lui-même ne s’estime jamais coupable d’un méfait dont un autre groupe a été victime 8. De même, sauf exception, la déité du groupe n’est jamais coupable, même si elle prend la figure du « Dieu créateur ».  

Nous pouvons croire que, du point de vue de Dieu (le « vrai », s’il existe), les êtres humains partagent en fait, avec lui-même, une responsabilité en ce qui concerne le mal qui existe dans l’histoire. Il s’attribuerait vraisemblablement la plus grande part de responsabilité et partagerait ce qui reste de responsabilité parmi les humains eux-mêmes 9. En effet, c’est lui qui aurait créé le monde, y compris ce qui aurait rendu possibles la vie et l’humain, y compris donc les instincts et les pulsions destructives, les tendances à se centrer sur soi et à vouloir vivre en s’affirmant aux dépens des autres êtres, y compris donc ce qui a amené les sociétés humaines à utiliser des moyens très violents en vue de survivre et de se développer. En définitive, aucun humain, ni aucun groupe humain, ne lui apparaîtraient comme responsables à un degré élevé, si bien qu’il n’en considèrerait aucun comme coupable de quoi que soit.  

   Que penserait Dieu (le « vrai ») des humains violents ? 

Nous pouvons croire aussi que, tel le meilleur des pères (ou la meilleure des mères), Dieu serait plutôt indulgent pour les humains, même les plus violents, et qu’il serait capable d’une bonté qui irait au-delà de la bonté humaine. Il estimerait vraisemblablement que même celui qui agit de façon sadique envers d’autres humains est au fond excusable, ne serait-ce que parce que les pulsions sadiques des humains n’ont pas été créées par les humains eux-mêmes. En effet, elles se retrouvent même chez les jeunes enfants qui, comme on le sait, se montrent souvent capables de sadisme envers d’autres enfants ou envers des animaux. D’ailleurs, si le sadisme consiste à prendre plaisir au malheur ou à la souffrance d’autrui, il faut bien admettre que c’est là une attitude des plus répandues, y compris dans nos cours de justice moderne. L’humain aime bien voir pâtir d’autres humains parce qu’ils lui font concurrence ou pour toute autre raison.

Dieu, donc, non seulement comprendrait l’existence de la violence humaine, il tendrait, tout en la regrettant, à la trouver normale.

Si, par ailleurs, la société moderne a été capable de déresponsabiliser les mineurs du fait qu’ils sont reconnus peu ou pas capables de prévoir les conséquences de leurs gestes et qu’ils sont faiblement capables de discerner le bien et le mal, pourquoi ne pourrait-elle pas devenir capable de déresponsabiliser au moins en partie l’adulte et ce, pour des raisons analogues 10 ?

Nous pouvons croire que Dieu est là-dessus au moins aussi avancé que l’humain.

Selon le théologien Adolphe Gesché, le mal « où se situe vraiment la culpabilité sans excuse » est le mal du Démon, non celui de l’humain. Il décrit le Démon comme « celui qui fait le mal gratuitement, de plein gré […] dans cette perversité gratuite et exclusivement mal-faisante 11». En effet, à la différence du Démon (cela dit sans avoir à croire qu’il existe réellement), l’humain fait le mal par besoin, par égoïsme, par peur, par ignorance et, dans certains cas, pour la jouissance qu’il croit en tirer. Toutefois, l’humain ne fait pas le mal pour le mal, action qui supposerait un absolu désintéressement en faveur du mal. Les humains prétendent facilement que d’autres humains sont mauvais en soi ou diaboliques. Il leur arrive parfois de se culpabiliser eux-mêmes, voire de se diaboliser eux-mêmes ; rien n’indique que ce jugement soit fondé sur autre chose que le sentiment lié à une détresse personnelle. La plupart du temps, ils diabolisent avec le motif plus ou moins conscient de protéger leur groupe et sa loi morale du danger représenté par un groupe rival.

Dieu (le « vrai »), lui, ne diaboliserait sûrement pas les humains.  

Dieu considérerait peut-être la justice humaine comme un dispositif utile et normal afin de gérer la violence. Cependant, nous pouvons croire que même ceux qui nous apparaissent comme les pires malfaiteurs ne sont nullement coupables à ses yeux. Dieu, en effet, tiendrait compte de la naïveté humaine, qui est encore très grande, y compris chez ceux qui représentent les meilleures autorités morales de notre époque. Il considérerait et respecterait la dissidence des humains vis-à-vis des groupes existants. Le jugement de Dieu (le « vrai ») nous apparaîtrait comme anormalement clément et nous serions tentés de le qualifier d’injuste 12.

1 René Girard, La violence et le sacré, Paris, Grasset, 1972, p. 17. 1

2 Ibid., p. 13. 2

3 Ibid., p. 37. 3

4 Ibid., p. 38. 4

5 Ibid., p. 44. 5

6 Selon Girard, le christianisme possède le privilège d’être la seule religion qui révèle pleinement le mécanisme de la violence (Cf. René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset, 1978, p. 223-224 ; voir aussi p. 221, 229, 238 et passim). 6

7 Girard affirme que le choix de la victime va dans le sens de celles « qui ne risquent pas d’être vengées » (La violence et le sacré, op. cit., p. 59) Il donne les exemples de l’étranger, l’esclave, l’ennemi, l’enfant, ou le roi, parce qu’ils n’ont pas d’« appartenance plénière à la société » (p. 25-26). Selon notre approche, les victimes sont désignées d’abord comme celles dont l’existence est perçue comme une menace pour le groupe, et qu’elles soient susceptibles d’être vengées ou non est secondaire. Ce sera donc, souvent, le membre d’un groupe dissident. Le sacrifice peut, par exemple, consister à éliminer le groupe adverse ou à entreprendre une action qui l’affaiblit. La raison donnée par Girard semble seulement en partie valable. Le cas de Jésus semble confirmer notre interprétation. 7

8 Dans certains cas, il affectera de faire amende honorable en se reconnaissant partiellement responsable, mais il tendra invariablement à désigner un autre groupe, souvent l’un de ses sous-groupes devenu dissident, comme étant le coupable. 8

9 En ce qui concerne la possibilité qu’une sorte d’esprit malin soit intervenu dans l’histoire humaine, c’est une hypothèse qu’on ne peut, a priori, rejeter totalement. Toutefois, il semble probable que les seuls « démons » qui ait existé dans l’histoire soient ceux que les humains ont conçus en se diabolisant mutuellement. Quoi qu’il en soit, Dieu, le « vrai » et s’il existe, s’estime sans doute responsable du mal de l’histoire même si cette hypothèse était juste puisqu’il devait savoir ce qu’il en était depuis le début du monde et qu’il en assumait le risque, alors que les humains, eux, ne le savent toujours pas. 9

10 J’ai développé l’idée de la déresponsabilisation juridique et morale partielle des humains, même de ceux qui sont dits majeurs, en vertu du fait que les critères existant pour distinguer le majeur du mineur sont tous très discutables et souvent arbitraires. Voir mon ouvrage La diabolisation. Une pédagogie de l’éthique, Cap-Rouge (Québec), Presses Inter Universitaires, 2006, en particulier le chapitre 6. 10

11 Adolphe Gesché, Dieu pour penser. I. Le mal, Paris, Cerf, 1993, p. 78. Dans ce passage, Gesché ne laisse toutefois pas entendre qu’il croit à l’existence du Démon. 11

12 Il nous faudrait, pour commencer à comprendre ce Dieu si bienveillant, prendre des distances par rapport à nous-mêmes et à notre propre époque. Supposons qu’un humain ordinaire du Moyen Âge européen puisse être transposé subitement dans la société moderne. Il ne considérerait pas juste du tout qu’on ait aboli la peine de mort. En particulier, il serait outré qu’on soit aussi clément pour les cas d’homicides ou de vols, et surtout pour les cas de blasphèmes. En outre, il comprendrait mal qu’on ait déculpabilisé la délinquance juvénile. De même, l’humain moderne est peut-être très mal placé pour pouvoir porter un jugement sur des formes plus avancées de justice que celles qu’il connaît. 12