On peut trouver, dans l’évangile johannique, ce propos, à la fois aimable et étrange, de Jésus : « Mon commandement c’est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés : personne n’a plus d’amour que celui qui offre sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande » (Jean 15,12-14). Quelle est donc cette sorte d’amour qui se commande et cette sorte d’amitié qui requiert l’obéissance ? Ces propos, dans la bouche d’un humain, seraient proprement inacceptables. Qui voudrait d’un tel amour ? Qui voudrait d’une telle amitié ? Ce serait alors seulement un amour ou une amitié envers Dieu ? Cependant, peut-on réellement aimer d’un amour de commande, même si c’est Dieu qui le commande ? Peut-on réellement être l’ami de Dieu ? 

Le mot amour ainsi employé semble signifier : « volonté de rester fidèle à Dieu », ou encore « volonté de rester fidèle à l’assemblée des croyants en Dieu ». Et, si on suppose qu’il est adressé aussi à l’incroyant, il semble alors signifier : « volonté de se joindre à Dieu », ou encore « volonté de se joindre à l’assemblée des croyants ». Cependant, Dieu peut-il commander cet amour au détriment de tous les autres groupes religieux comme tels ? Dieu peut-il commander cet amour au détriment de la liberté du dissident ? Il semble assez clair que ce type d’amour a été d’abord motivé par des raisons de groupe.  

            Saint Paul semble confirmer cette interprétation lorsqu’il écrit, comme pour une formule de salutations, à la fin d’une épître : « Si quelqu’un n’aime pas le Seigneur, qu’il soit anathème ! » (Corinthiens 16, 22). Après l’amitié sous condition d’obéissance, voilà l’amour sans quoi on est maudit. Une autre épître de saint Paul dit encore : « Nous l’avons déjà dit et je le répète maintenant : Si quelqu’un vous annonce un autre Évangile que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! » (Galates 1, 9). Un autre Évangile, cela signifie une autre autorité de référence, donc la reconnaissance d’une autre source d’autorité, ce qui voudrait dire l’allégeance à un autre groupe religieux. 

            Les auteurs chrétiens modernes continuent de tenir le même type de discours. L’amour de Dieu est encore compris comme quelque chose qui inclut l’humain autant qu’il l’exclut. Le Dieu d’amour est Dieu de pardon, dit-on : « Tel est Dieu pour l’homme ; le pécheur même peut avoir la certitude du pardon, si du moins il accorde lui-même son pardon aux autres humains qui ont des torts envers lui. Sinon, il sera mesuré comme il a mesuré, et le Maître se montrera un juge inexorable 1». Cette demande d’amour ressemble à une menace.  

            L’amour chrétien et, plus généralement, l’amour au sens religieux du terme, se présente en général comme un dilemme. Ainsi le théologien Bernard Lonergan l’exprime-t-il : « Vais-je l’aimer en retour, ou vais-je refuser? Vais-je vivre le don de son amour, ou vais-je reculer, me détourner, m’esquiver 2? » Tel qu’on le comprend encore souvent, cela signifie qu’il faut absolument choisir : aimer ou rejeter, être avec Dieu ou être contre Dieu, être avec nous ou être contre nous.  

Lonergan cependant, comme les autres croyants, croit en un Dieu qui crée l’homme « libre ». La « foi, écrit-il, reconnaît que Dieu accorde aux hommes leur liberté, qu’il les veut personnes et non simplement automates 3». Le mot « libre » signifie, pour Lonergan comme pour la plupart des autres théologiens, que l’homme peut « librement » décider d’accueillir l’amour divin ou bien de le refuser. Or, cette liberté n’est que la pseudo-liberté qu’on peut avoir lorsqu’on ne sait pas bien ce qu’il faudrait savoir ou lorsqu’on ne conçoit pas bien ce qu’il faudrait concevoir plus clairement. En ce sens, c’est une liberté très partielle, comme celle du jeune enfant qui peut, à un certain moment, dire « oui » ou « non » sans trop savoir pourquoi. Il cherche à s’affirmer plutôt qu’à prendre position contre qui que ce soit. De même, l’humain qui refuse ce Dieu ne veut pas prendre position contre Dieu ; il veut plutôt être quelqu’un qui appartient à tel ou tel groupe chrétien ou non chrétien. L’humain n’est pas plus un automate qu’une personne absolument libre. 

            Lorsqu’on dit qu’un père (ou une mère) « aime » son enfant, en général, on veut dire qu’il est disposé à se dévouer, à faire beaucoup pour lui, c’est-à-dire pour son bien-être et pour qu’il se développe normalement. Il ne pose pas de condition pour son amour. Dieu serait-il moins bon et moins généreux, serait-il moins capable d’amour, qu’un père humain normal ?

1 Pierre Geoltrain, « Jésus », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 9, op. cit., p. 429b. 1

2 Bernard Lonergan, Pour une méthode théologique (Method in Theology, 1972; traduction sous la direction de Louis Roy), Montréal, Fides, 1978, p. 139. 2

3 Ibid., p. 140. 3