On s’étonne parfois qu’on ait pu vouloir culpabiliser « jusqu’aux petits enfants dans le ventre de leur mère 1». Cette interprétation du péché originel, qui résulte de la lecture de la Genèse par saint Augustin, est rejetée par la plupart des croyants modernes. On y verrait plutôt, par exemple, une spéculation abstraite basée sur un faux savoir 2. Cependant, on peut y voir aussi l’expression d’une visée implicite qui est d’ordre politico-religieux. De plus, il y apparaît une fausse conception du Dieu créateur et bon, qui se trouve confondu avec une déité collective plutôt violente.  

De nos jours, on critique l’idée de péché originel. Certains estiment qu’il s’agit d’une conception absurde. D’autres, au contraire, tentent de lui trouver un sens profond. La plupart des croyants, semble-t-il, continuent de trouver correct qu’un Dieu créateur prétende châtier ses propres créatures ainsi qu’il le fait dans le récit biblique de la chute. Par exemple, Guy Labouérie croit que, dans la Genèse, « c’est un Dieu de tendresse et d’amour qui se dévoile » et même que dans ce Dieu « on ne trouve qu’amour, tendresse et respect de l’homme et de sa liberté 3». Ce langage est excessif. Le Dieu de la Genèse représente bien une amélioration par rapport à d’autres récits mythiques, mais il demeure un Dieu violent. 

Appréciations diverses  du récit de la Genèse 

Francis Jeanson fait une critique passionnée du Dieu de la Genèse. Il critique l’acte même de la création par un Dieu qu’on présente ensuite comme magnanime et miséricordieux envers ses créatures. Le plus difficile, écrit-il, est d’« accepter d’être pardonné par un Dieu qu’on me présente comme mon Créateur. S’il m’a créé, je ne vois guère que lui qui puisse avoir à s’en faire pardonner 4».  Ce discours contredit évidemment celui de la tradition. Jadis, on aurait accusé son auteur de blasphème et, de nos jours, certains le taxeraient d’intolérance. Jeanson ne se laisse pas intimider par une telle perspective : «  Qu’on me dise ce qu’on voudra, et par exemple que j’insulte ce Père qui, dans son immense bonté, consent à accueillir de nouveau tous ses enfants perdus : je répondrai qu’il eût mieux fait de ne pas commencer par les perdre 5». Jeanson explique aussitôt qu’il ne veut pas insulter ses « frères, chrétiens ». C’est Dieu qu’il vise, pas eux.  

Comme Jeanson se considère comme un athée, son lecteur peut en déduire qu’il s’en prend en fait à la représentation de la divinité. Il projette sa sensibilité de moderne lorsqu’il écrit, en faisant allusion à l’interdit divin de manger de l’arbre de la connaissance : « Ou bien Adam et Ève n’étaient des “ créatures ” qu’au sens le plus péjoratif de ce terme, ce qui suffirait à juger leur Créateur ; ou bien ils avaient été créés libres, et ils eussent renié leur liberté en ne relevant point cet extravagant défi 6». Et, bien que Jeanson laisse voir parfois une certaine estime du personnage de Jésus, il ne peut éviter de poursuivre sa diatribe à son sujet. « Vous dites, écrit-il, que Jésus est venu pour nous délivrer du Péché : quelle étrange tentation éprouvez-vous donc de nous replonger tout de même dans cette pourriture de la culpabilité […] ? ». Et Jeanson conclut ici en affirmant que ce Dieu méprise l’homme 7

Ainsi que l’exprime Marie-Frédérique Pellegrin à propos du premier homme, « il est difficile de savoir pourquoi un homme heureux, vivant auprès de son Dieu, décide librement de le trahir et pourquoi ce Dieu, décrit comme bon, le laisse faire 8». En effet, et cela apparaît, qu’on le veuille ou non, comme une sorte de piège, un piège tendu à ses naïves créatures. Ève d’abord, puis Adam, se laissent littéralement méduser. Ils ne comprennent pas bien ce qui leur arrive. Ils n’ont aucune idée de ce qu’est cet arbre et de la raison pour laquelle il leur est interdit d’en manger. Ils ignorent tout, également, du « serpent », qui ne sort de nulle part. Le récit dit même qu’à un certain moment, ils s’aperçoivent qu’ils sont nus et qu’ils en ont honte. Le lecteur moderne peut-il croire qu’ils sont libres ? Ils ne sont libres que de faire erreur, que de prendre une mauvaise décision sans savoir qu’elle est mauvaise et sans comprendre pourquoi elle l’est. Comment peut-on comprendre qu’un Dieu « bon » ait pu les juger coupables de quoi que ce soit ? Là-dessus, les critiques du moderne sceptique — comme Jeanson — semblent tout à fait pertinentes.  

Quant aux expressions d’un Labouérie, elles relèvent en bonne partie, encore, de la langue de bois. Labouérie « oublie » la responsabilité divine dans l’affaire. Lorsqu’il affirme même que, dans ce Dieu, « on ne trouve qu’amour, tendresse et respect de l’homme et de sa liberté », il nous faut bien l’admettre, c’est l’aveuglement de cet auteur qui devrait sauter aux yeux de quiconque. Mais quels sont donc les motifs qui peuvent inciter les humains à se culpabiliser même lorsque, en raison de leur ignorance ou de leur naïveté, ils ne sont aucunement responsables ou qu’ils n’ont qu’une faible part de responsabilité ? 

L’utilité de la culpabilisation 

Le discours sur le péché originel apparaît comme résultant d’un « mythe rationalisé 9». La thèse du péché originel est, d’un point de vue de moderne, très faiblement argumentée et comporte des contradictions logiques. Cependant — nous le savons —, cela n’a nullement empêché ce discours de jouer un rôle de référence importante. Il résulte en partie de la langue de bois de croyants qui, de façon plus ou moins consciente, cherchent de cette façon à protéger leurs lois et, donc, leur groupe. En fait, il est possible de montrer que ce discours de référence a servi au groupe à se maintenir, en lui permettant de justifier ses lois et de limiter la défection de ses membres.  

La logique implicite est la suivante. Il est utile que le membre éprouve un fort sentiment de culpabilité à l’idée des erreurs qu’il a faites.  Il est utile aussi qu’il se sente coupable même s’il n’en comprend pas la raison. Il est même utile qu’il se sente coupable d’avance, avant qu’il ait fait une erreur ou qu’il ait transgressé une loi. En effet, s’il n’en était pas ainsi, le membre n’éprouverait pas de remords à l’idée de transgresser une loi qu’il ne comprend pas ou qui ne paraît pas le concerner. Il est en outre susceptible de se relâcher vis-à-vis de son groupe, de se laisser aller à l’idée d’abandonner ses croyances dans le Dieu du groupe et dans la loi du groupe, voire de se laisser aller à l’idée de quitter ce groupe pour un autre. En entretenant le sentiment d’une faute coupable, on rendait le membre en quelque sorte endetté envers la divinité qui, dans ce cas, équivalait à la déité du groupe.  

En fait, l’auto-culpabilisation apparaît comme un substitut à la compréhension de sa responsabilité, c’est-à-dire de ce en quoi sa responsabilité consiste réellement. Il est plus facile de faire accepter l’idée qu’on est coupable et qu’on mérite une sanction, et de faire apprendre ainsi les lois, que de faire comprendre la complexité de la responsabilité, y compris de la façon dont elle se répartit entre les individus. En somme, il est plus facile et plus utile de saturer les esprits de fausses croyances que de tenter de justifier le bien-fondé des lois. En ce sens, la culpabilité a tenu lieu d’une sorte de responsabilité primitive. Elle était efficace, donc fondée d’après les effets obtenus. Et il en résultait logiquement que l’homme réputé responsable était celui qui admettait l’idée de culpabilité, y compris celle de péché originel. 

            Cependant, il est très douteux qu’un « vrai » Dieu créateur, par contraste avec la déité du groupe, culpabilise les humains pour des raisons d’utilité sociale. L’image augustinienne du Dieu qui considère ses enfants comme « endettés » envers lui et qui choisit selon son bon plaisir ceux qu’il « élit » et ceux qu’il « damne » n’est pas compatible avec l’idée d’un « vrai » Dieu créateur et bon. On verrait d’ailleurs mal un père, ou une mère, qui diraient aimer leurs enfants, se conduire de la sorte avec eux 10.  

Augustin, Pélage et la gnose 

            Au moment où il énonça sa doctrine du péché originel, Augustin était animé d’une forte motivation politico-religieuse. Son Église était en effet en lutte contre plusieurs hérésies. Augustin a dû combattre l’influence du groupe des pélagiens et celles de plusieurs groupes gnostiques. Le concept de péché originel était à la fois dirigé contre la doctrine de Pélage et contre celle des gnostiques 11. Il résulte des déformations inhérentes à toute polémique et à tout conflit entre groupes. Il faut donc comprendre qu’Augustin ne se souciait pas seulement de trouver un juste milieu entre les excès contraires qu’il voyait dans les hérésies, mais qu’il tentait surtout de défendre son groupe, qui était l’Église catholique romaine.  

La doctrine du péché originel était en grande partie formulée dans le but d’éviter d’avoir à reconnaître que des non-membres de son groupe, puissent être justifiés autant ou davantage que les membres eux-mêmes. Une stratégie qui allait s’avérer efficace était de prétendre « démontrer », références à l’appui, que les doctrines des adversaires étaient fausses et, pourquoi pas, impies et mensongères, et même que, quel que soit l’adversaire, il devait être considéré comme étant d’avance non éclairé et non justifié. Ce type d’affirmation peu rationnel en soi aura été finalement « rationnel », en un certain sens de ce mot, du fait de son utilité pour la survie du groupe, pour son expansion et pour le maintien du contrôle sur les textes de référence. 

            Comme le péché originel se comprend en conjugaison avec la grâce divine, le groupe détenteur du pouvoir référentiel était favorisé parce qu’il pouvait prétendre que c’était par la grâce divine qu’il était le dépositaire et le gardien des textes sacrés. Il pouvait même s’auto-confirmer comme seul possesseur de la vérité grâce à la publication d’autres textes qui feraient également autorité.

1 Voir Paul Ricoeur, « Le “péché originel”. Étude de signification », dans Le conflit des interprétations. Essais d’herméneutique, Paris, Seuil, 1969, p. 265. Ricoeur a retrouvé cette conception du péché originel dans la Confession de foi de la Rochelle (article 9), rédigée par d’anciens protestants français. 1

2 C’est le cas de Paul Ricoeur (ibid.). 2

3 Guy Labouérie, Dieu de violence ou Dieu de tendresse? Une lecture de la Bible, Paris, Cerf, 1992, p. 27-29. 3

4 Francis Jeanson, La foi d’un incroyant, Paris, Seuil, 1963, p. 102. 4

5 Ibid. 5

6 Ibid., p. 103. 6

7 Ibid., p. 103-104. 7

8 Marie-Frédérique Pellegrin, Dieu, Paris, op. cit., p. 44. Elle n’essaie pas de tirer au clair en quoi consistait cette liberté du premier homme. 8

9 Paul Ricoeur, Le mal. Un défi à la philosophie et à la théologie, Genève, Labor et Fides, Centre Protestant d’Étude, 1986, p. 25. Ricoeur écrit aussi : « la notion de péché originel apparaît comme un faux concept  » et « la forme du discours de la gnose [y] est reconstituée ». 9

10 Toutefois, l’idée d’Augustin était peut-être assez conforme à celle du père antique — le paterfamilias — qui avait un droit de vie ou de mort sur ses enfants. 10

11 Paul Ricoeur a tenté de montrer que « le concept de péché originel était anti-gnostique dans son fond, mais quasi gnostique dans son énoncé » (ibid., p. 267). Ce concept, qui était à la fois polémique et apologétique, signifiait, contre la gnose, que le mal n’est rien en soi, qu’il est de nous, qui avons fauté contre Dieu et, contre Pélage, que notre faute n’est pas intentionnelle (cf. ibid., p. 268). Ricoeur précise qu’il ne veut pas faire un travail d’historien, mais qu’il veut faire « une herméneutique du soi-disant dogme du péché originel » dans le prolongement de la « Symbolique du mal » (ibid.). 11