Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels. 

            Un étudiant souverainiste parvient à convaincre un autre étudiant qui était d’abord fédéraliste, mais en aboutissant à un résultat inattendu. 

Maxime Charrette : 

            Je crois que le Québec devra être un jour indépendant et j’ai plusieurs bonnes raisons de le croire. Par exemple, le dernier référendum, celui de 1995, a donné un résultat nul ou presque nul. En effet, environ 50% des Québécois ont opté pour le « oui » et autant pour le « non ». S’il y a un autre référendum, et il y en aura sûrement un autre, la proportion de « oui » finira par l’emporter sur le « non » et, alors, cela voudra dire que les indépendantistes auront gagné. 

Marc-André Lavoie : 

            Est-ce là, Maxime, ta plus forte raison ? Parce que, si c’est le cas, je pense que ta position est difficile à défendre. Ce que je pense, pour ma part, c’est qu’il est très possible qu’il n’y ait jamais d’autres référendum pour la simple raison que les « conditions gagnantes » (pour utiliser cette expression à la mode chez les souverainistes) ne seront peut-être jamais réalisées. Il semble en effet, d’après les sondages, que la popularité de l’option souverainiste soit stationnaire, sinon à la baisse. On sait que les nouveaux arrivants n’ont pas tendance, majoritairement, à être en faveur de la souveraineté du Québec. 

Maxime C. : 

            Je pourrais toujours te répondre que les Québécois en viendront bien un jour à se réveiller et à prendre conscience d’eux-mêmes comme peuple, mais oui, j’ai d’autres raisons de le croire. Si nous ne faisons pas l’indépendance, alors le nombre de francophones à Montréal sera plus petit que le nombre d’anglophones. Cela voudra dire que, tôt ou tard, le Québec français n’existera plus en tant qu’entité politique capable de se défendre. Si donc nous tenons à notre langue et à notre culture — et je pense que nous y tenons — alors il nous faut vite faire l’indépendance, ce qui nous permettra d’imposer des mesures légales pour empêcher que Montréal devienne majoritairement une ville anglophone.

Marc-André L. :

            J’avoue qu’en tant que Québécois, la perspective que tu donnes ne me plaît pas. Je voudrais que le Québec français survive et surtout se fasse valoir le plus longtemps possible.

Maxime C. :

            Tu voudrais que le Québec « se fasse valoir » le plus longtemps possible ? Mais alors il ne faut pas rester là à rien faire.

(…)

La question territoriale

 

Vanessa Sirois :

            J’ai pris connaissance de votre échange, Maxime et Marc-André, et je trouve qu’il est très intéressant. Je pense toutefois que vous avez tous les deux négligé de tenir compte de certaines réalités. D’abord je vous ferais remarquer que la nation québécoise n’est pas la même chose que la population qui vit sur le territoire du Québec. Ainsi que nous l’avons appris, les groupes d’appartenance ne devraient pas s’identifier à des territoires même s’ils ont toujours eu tendance à le faire dans le passé. Donc le Québec-territoire n’est pas le Québec-national et le Canada-territoire n’est pas le Canada-national !

Maxime C. :

            Qu’est-ce que tu veux dire ? Vanessa, n’écris pas de charades, je t’en prie ! Le Québec est à la fois un peuple et un territoire. N’importe qui peut le constater en s’informant dans un dictionnaire ou un atlas.

Vanessa S. :

            Je le sais bien, Maxime, mais là n’est pas la question. La question est de savoir si sur le territoire québécois il y a une nation ou plusieurs nations. Tout bon dictionnaire encyclopédique indiquera qu’il y a plusieurs nations qui vivent sur ce territoire. Et c’est d’ailleurs la même chose en ce qui concerne le territoire canadien ou à peu près n’importe quel grand territoire dans le monde.

Marc-André L. : 

            Tu as écrit, Vanessa : 

            « Ainsi que nous l’avons appris, les groupes d’appartenance ne devraient pas s’identifier à des territoires même s’ils ont toujours eu tendance à le faire dans le passé ». 

Peux-tu m’expliquer, s’il-te-plaît, ce que tu veux dire ?

Vanessa S. :

            Oui, d’accord, mais commençons alors par le commencement. On sait maintenant qu’un grand nombre de conflits ou de guerres dans l’histoire auraient été évités si les peuples n’avaient pas tenu autant qu’ils l’ont fait à un certain territoire particulier, qu’ils convoitaient ou qu’ils se sont obstinés à considérer comme « le leur » simplement parce qu’ils avaient su conserver ce territoire au moyen de leurs forces armées. En fait, c’est à peu près le cas de tous les États-nations. Or, ces États-nations sont en général dominés par « 1 » groupe d’appartenance, parfois par deux et, plus rarement, par plus de deux1. On peut donc en conclure que certains groupes d’appartenance se sont approprié  des territoires et que chacun d’eux fait faussement passer le territoire qu’il occupe comme étant « légitimement le sien ».

Marc-André L. :

            Si je te suis bien, Vanessa, cela voudrait dire que le territoire français par exemple n’appartient pas vraiment aux Français. Est-ce bien cela ? Mais alors à qui appartiendrait-il ?

Vanessa S. :

            Oui, c’est à peu près cela, Marc-André. Ceux qui s’appellent « les Français » ne sont qu’un des multiples groupes d’appartenance qui existent actuellement. Ces groupes d’appartenance sont beaucoup plus nombreux que les territoires correspondant aux différents États-nations actuels2. Et, en fait, sur le territoire français en particulier, il y a sans doute plus d’un groupe d’appartenance. On pourrait donc dire que le territoire français appartient à tous les groupes d’appartenance qui existent sur ce territoire. Les « Français » ne sont qu’un d’entre eux, mais c’est sûrement le plus puissant.

Marc-André L. :

            Tu fais allusion aux Corses et aux Bretons, par exemple, qui sont parmi les groupes en France qui revendiquent leur autonomie ?

Vanessa S. :

            Oui, sauf que c’est plus compliqué que cela en a l’air. En fait, les Corses et les Bretons autonomistes revendiquent eux aussi certains territoires qui leur appartiendraient supposément par « droit historique », ou « droit acquis » depuis plus longtemps que ne peuvent le faire les Français comme tels.

Maxime C. :

            Justement, les Québécois sont là depuis plus longtemps que les Anglo-canadiens. Le territoire québécois leur appartient par droit historique.

Marc-André L. :

            Tu oublies que les Amérindiens étaient là bien avant que les premiers Français y débarquent.

Maxime C. :

            Je pense que les Amérindiens qui parlent le français seront d’accord avec les revendications autonomistes des Québécois. D’ailleurs ils sont aussi des Québécois.

Marc-André L. :

            Mais il y a aussi au Québec des autochtones anglophones. Ils y sont, semble-t-il, plus nombreux que les francophones. Que fais-tu d’eux ? N’ont-ils pas droit à leur autonomie au même titre que les Québécois ?

(…)

Vanessa S. :

            Si les autochtones font des revendications à l’égard de leur territoire, ils ont aussi peu raison que les Québécois, les Français ou les Canadiens. Ils ont également tort de revendiquer ces territoires, qui ne leur appartiennent pas plus qu’aux peuples ou peuplades qui y existaient peut-être avant qu’ils n’y arrivent eux-mêmes.

Maxime C. :

            Mais Vanessa, tu parles de droit ou de légitimité sans tenir compte de la réalité, parce que ce sont en réalité les Français qui ont raison en ce qui concerne leur territoire et non, par exemple, les Corses ou les Bretons.

Marc-André L. :

            Que veux-tu dire par « en réalité » ? Cette réalité est-elle observable quelque part ?

Maxime C. :

            Je pourrais toujours te répondre qu’il suffit d’aller en France pour se rendre compte qu’il y un territoire français et un seul. On le voit très bien aux affiches routières, sur la façade des édifices gouvernementaux ou sur les monuments commémoratifs. Cependant ce que je veux dire est qu’en fait on reconnaît au peuple français leur droit exclusif en ce qui concerne leur territoire national. Cette reconnaissance est visible par exemple à l’ONU, où la France possède un siège. Les Québécois revendiquent une reconnaissance et un droit du même genre.

Vanessa S. :

            Pourtant, Maxime, tu devrais savoir que l’ONU est l’analogue d’un gros club fermé où certains peuples plus puissants militairement ou politiquement ont su imposé « leur droit » ou leur conception de la légitimité.

Marc-André L. :

            Là-dessus, cependant, je crois que c’est Maxime qui a raison. Ce droit onusien est le seul droit réel. En connais-tu un autre, Vanessa ?

Maxime C. :

            Je ne pense pas qu’il existe un autre droit international en ce qui concerne les droits territoriaux de la planète. Justement, je suis sûr que, si le Québec faisait son indépendance, il serait tôt ou tard reconnu à l’ONU.

Vanessa S. :

            Peut-être Maxime, mais je ne crois pas que ce serait-là une raison suffisante pour considérer que les Québécois ont un droit vraiment légitime sur ce qu’ils appellent « leur territoire ».

            Je vais maintenant répondre à ta question, Marc-André : « est-ce que je connais un autre droit plus légitime que le droit onusien ? » Eh bien, oui et non. Le droit auquel je pense serait un droit fondé sur le respect des groupes les uns envers les autres et, aussi, envers leurs dissidents3. En fait, il me faut admettre que ce droit n’est pas encore reconnu, ni à l’ONU, ni dans aucun des pays reconnus à l’ONU. Il nous faudra attendre et je parle ici d’une attente historique, c’est-à-dire d’une attente qui peut durer plusieurs générations.

Maxime C. :

            Si un tel droit est un jour reconnu, cela signifiera, je pense, que les Québécois seront enfin reconnus en tant que peuple au même titre que tout autre peuple. En d’autres termes, les Québécois seront respectés enfin par le reste du Canada comme étant une véritable nation égale à toute autre nation.

Vanessa S. :

            Je suis d’accord avec toi sur ce point, Maxime. Cependant, en plus du peuple québécois, il y en aura bien d’autres qui seront en même temps reconnus et qui n’ont eu jusqu’à présent aucune reconnaissance légale au sens de la loi onusienne.

Maxime C. :

            Tu fais peut-être allusion aux Corses et aux Bretons ?

Vanessa S. :

            Oui, entre autres. Et il y a aussi par exemple les Tibétains, les Basques et les Palestiniens. Cependant, si ces peuples tiennent au respect mutuel, ils devront abandonner leurs revendications territoriales. Ils n’ont pas plus que les autres droit à un territoire qui serait le leur de façon exclusive.

Marc-André L. :

            Tout ce dont tu nous parles, Vanessa, est à proprement parler une utopie. Les peuples de la Terre devront renoncer à tout territoire qui serait leur territoire. C’est presque impensable !

Maxime C. :

            C’est vrai, parce que les peuples s’identifient naturellement à un territoire. Ils risquent fort de montrer les dents si on leur parle d’une Charte du respect des peuples qui proclamerait qu’aucun peuple ne possède réellement de territoire. Ce n’est donc pas demain la veille du jour où l’on pourra le voir. Il y a eu tellement de conflits territoriaux dans l’histoire humaine que l’on pourrait être des plus sceptiques.

Vanessa S. :

            Cela paraît incroyable, j’en conviens. L’idée que le territoire occupé par un peuple ne lui appartient pas lui sera très difficile à accepter, surtout s’il l’occupe depuis longtemps. Cependant l’Europe actuelle paraissait elle aussi impensable il y a un siècle, alors que les tensions étaient très fortes entre les Français et les Allemands. Aujourd’hui ils se sont étroitement associés pour construire une nouvelle Europe et on ne peut même plus imaginer qu’ils redeviendraient comme ils étaient, prêts à se faire la guerre à cause de revendications territoriales.

Maxime C. :

            Quelle sorte de droit faudrait-il reconnaître aux peuples en ce qui concerne le territoire qu’ils occupent actuellement ? Aucun droit ou bien une sorte de droit analogue à celui d’un locataire ? Et, dans ce dernier cas, qui serait le « propriétaire » ?

Vanessa S. :

            Renoncer à tout droit exclusif sur quelque territoire que ce soit y compris celui qu’ils occupent sera une condition nécessaire à toute situation de paix durable dans l’avenir. Si tel était le cas, les peuples cesseraient de se chercher querelle les uns aux autres. Cela signifierait qu’ils auraient établi des rapports authentiques de respect mutuel. Si un peuple éprouve de la difficulté à l’endroit qu’il occupe, par exemple dû à la montée des eaux ou à cause de longues sécheresses, les autres peuples de la Terre chercheraient à lui venir en aide. Si cela était nécessaire il serait même envisageable de déplacer une population à un endroit traditionnellement occupé par un autre peuple. Celui-ci accepterait de fournir une telle aide si cela ne le désavantage pas trop lui-même.

(…)

Maxime C. :

            Avant de terminer ce forum de discussion, je voudrais exprimer ce qu’est devenue ma position en tant que Québécois. Je ne crois plus que la formation d’un État-nation québécois soit nécessaire, ni même qu’elle soit souhaitable. En effet, si le Québec se constituait en tant qu’État-nation, ce qui signifierait qu’il serait devenu un membre à part entière des Nations unies. Cela représenterait une « promotion » au rang des pays assez puissants pour en soumettre d’autres qui n’ont pas la même chance. En d’autres termes, il serait devenu un État assez puissant pour profiter d’une situation injuste pour la majorité des peuples de la Terre. Je crois plutôt que ce qui importe est d’instaurer une nouvelle situation de respect entre les groupes. Je militerai donc pour que tous les peuples de la Terre soient reconnus à égalité avec tous les autres, incluant par exemple, les Tibétains, les Tchétchènes et les Palestiniens, et, en même temps, je critiquerai toutes les revendications territoriales, peu importe le peuple qui la fera.

Marc-André L. :

            J’aimerais être d’accord avec toi, Maxime, mais je suis trop réaliste pour m’orienter en fonction d’un tel rêve. Qu’arriverait-il donc à la culture québécoise dans ce cas, Maxime ? As-tu renoncé à l’idée de la voir durer encore longtemps ?

Maxime C. :

            Non, au contraire. Je suis maintenant convaincu que le meilleur moyen de préserver la survie de la culture québécoise et, aussi, de la langue française est d’instaurer une telle situation de respect mutuel. En tant que Québécois, je serais fier de voir que mon peuple, le peuple québécois, soit l’un des chefs de file du mouvement qui s’organisera en vue d’un objectif aussi noble.

Ce forum de discussion se termine ainsi, sur une note des plus optimistes pour l’avenir de l’humain.

1 Par exemple, la France est dominée par « 1 » groupe d’appartenance (qui s’appelle « les Français »), le Canada est dominé par deux groupes d’appartenance principaux (« les Canadiens-anglais » et « les Québécois ») et la Grande-Bretagne est dominée par deux ou trois groupes d’appartenance (« les Anglais » et « les Écossais », et peut-être « les Irlandais du Nord » et « les Galois »). Je sais que l’on pourrait contester cette façon de décrire les choses, mais ce à quoi je veux en venir est que les territoires politiques ont été et sont encore revendiqués par certains groupes d’appartenance qui ont dominé dans le passé et dominent encore (mis en note par Vanessa Sirois). Note du professeur : Vanessa Sirois est une étudiante passionnée d’histoire et de géographie; elle tente ici de mettre en pratique certains concepts tirés du Phénomène de la mondialisation. Vers la démocratie globale et le droit à la dissidence. 1

2 Le spécialiste Ernst Gellner affirmait, en 1983, qu’environ 6000 nations existaient sans être reconnues comme telles (Ernst Gellner, Nations and Nationalism, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 1983, p. 2 et 45) (note de Vanessa Sirois). 2

3 Voir Le phénomène de la mondialisation. Vers la démocratie globale et le droit à la dissidence, en particulier le chapitre 4 (note de Vanessa Sirois). 3