La réprobation a commencé lorsqu’on a affirmé qu’un individu a déplu aux dieux ou à l’un des dieux, soit à cause de ce qu’il avait fait, soit à cause de ce qu’il était, et que, de ce fait, il méritait un châtiment. Il est assez clair que ce Dieu coïncidait avec la déité du groupe puisque les pires péchés d’impiété, c’est-à-dire les sacrilèges, les blasphèmes ou les manquements à l’égard du culte, étaient des fautes envers cette déité. Il est très peu plausible, par ailleurs, qu’un Dieu créateur de l’univers ait pu s’abaisser au point de s’en prendre ainsi à l’une de ses créatures, surtout pour de tels motifs. En revanche, on peut comprendre que le groupe exigeât sous peine de sanction que son culte soit honoré et son autorité confirmée. 

L’action même d’accuser et de réprouver est une forme de violence de la part du groupe envers l’individu qui refuse la loi de ce groupe, que ce soit parce qu’il n’en est pas membre ou parce qu’il n’en est plus membre. En apparence, la réprobation est un jugement moral contre le « mal » et vise à détourner le « courroux divin ». En fait, elle vise à dissuader la dissidence et à protéger le groupe. La réprobation a valeur d’avertissement, dans les sermons, valeur d’exemple, dans les procès, et elle sert à mobiliser lors de conflits. Les prêches et les prédications exhortent les fidèles à se conformer à la loi du groupe. On y utilise la menace de la damnation pour plus d’efficacité. Par ailleurs, on réprouve les comportements dissidents qu’ils soient ou non violents. Ainsi on attaque l’hérétique apparemment pour sa différence d’opinion sur la doctrine et pour sa désobéissance à la loi divine, mais en réalité on l’attaque d’abord et surtout parce qu’il ne reconnaît pas l’autorité du groupe. 

   Réprobation et désapprobation           

Il importe de ne pas confondre la réprobation en tant que telle, qui est en soi une forme de violence, avec la désapprobation ou la critique rationnelle en tant que telles. Celles-ci peuvent être sérieuses et sévères, mais, à la différence de la réprobation, elles demeurent des actions en principe justifiables, qui peuvent très bien être faites dans le but d’aider celui qui est visé plutôt que de lui nuire. Dans certains cas, elles peuvent également conduire à prendre certaines mesures violentes qui peuvent être jugées nécessaires pour éviter une violence pire. Si elles sont fondées de façon rationnelle — c’est-à-dire de la façon la plus rationnelle dont nous soyons capables —, elles relèvent alors de la désapprobation et non de la réprobation. La culpabilisation, comme la réprobation, peuvent être vues comme les reliquats d’un éthos primitif, qui a été normal dans l’histoire, jusqu’à présent.

Nous pouvons croire que Dieu (s’il existe et s’il est bon) ne réprouve jamais les individus ni les groupes humains.

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