Les raisons de croire en Dieu sont demeurées en grande partie des raisons de groupe, c’est-à-dire des raisons d’appartenance à un groupe. On tient à garder sa foi en grande partie parce qu’on veut rester fidèle à son groupe d’appartenance. Cela implique notamment de continuer de reconnaître les autorités religieuses et morales du groupe et, souvent, de condamner l’inobservance des prescriptions qui émanent de cette autorité. Anciennement, l’autorité présumait que le membre accepterait de s’y conformer sans délai. Dans le monde moderne, l’autorité est souvent plus patiente. On traite ce type de situation comme des cas de conscience pour lesquels, on est en général soucieux de trouver une solution. Après tous, il se peut qu’un membre du groupe veuille en demeurer membre tout en ayant le désir d’exprimer son désaccord vis-à-vis d’une ou plusieurs de ces prescriptions. 

La foi catholique romaine consiste en un engagement envers le groupe des catholiques romains, ce qui est compris comme un engagement envers l’autorité et les dogmes du catholicisme romain. Il en va de même pour les diverses fois protestantes, orthodoxes, musulmanes, etc. On dit bien qu’on a, selon le cas, une foi luthérienne, une foi en telle ou telle Église orthodoxe, une foi sunnite ou chiite, etc. Comme par le passé, le croyant s’identifie à un certain groupe qui, pour lui, est le groupe qui détient la vérité ou, du moins, offre la meilleure perspective de salut qui soit humainement possible et le meilleur accès à la divinité.  

Des raisons d’appartenance à un groupe religieux semblent expliquer la persistance de la foi religieuse dans la modernité. Cependant, ce serait aussi l’affaiblissement de ces raisons d’appartenance qui expliquerait la diminution de la pratique religieuse. Les groupes religieux ont depuis toujours offert aux individus des raisons de sens et de consolation. Cependant certaines idéologies politiques peuvent proposer un sens qui paraît aussi valable que ceux proposés par les doctrines religieuses. De même, la culture prise au sens large, incluant la recherche scientifique et l’expression artistique ou littéraire, peut apporter d’autres raisons de vivre que celles qui sont proposées par les groupes religieux. On a assisté à une diminution marquée, voire à une crise, de la foi. Celle-ci passe souvent à l’arrière- plan de la vie des croyants. Il en va de même pour leur allégeance au groupe religieux. Pour un grand nombre d’individus, d’autres sortes d’appartenance, particulièrement l’appartenance nationale, sont devenues nettement plus fortes que leur sentiment religieux. 

            Les raisons de groupe se présentent souvent sous des formes détournées. Ainsi, le monothéisme pose l’unicité absolue de l’existence de Dieu. Ce Dieu n’est pas compris, dit-on, comme un Dieu national, mais comme un Dieu universel, qui est le culte d’un seul Dieu 1. Nous pouvons croire néanmoins que la croyance monothéiste reste largement liée à des motifs d’appartenance à un groupe particulier. Le groupe religieux de type monothéiste peut lui-même se présenter comme « universel », cela ne fait que confirmer sa prétention référentielle et sa tendance à vouloir nier en droit l’existence des autres groupes religieux. L’unicité ou l’absoluité de la divinité est une caractéristique sacralisante, qui se retrouve d’ailleurs dans la plupart des religions, sinon toutes, sous une forme ou sous une autre. Elle a un caractère politique dans la mesure où elle est liée à l’unicité ou l’absoluité de sa souveraineté. De même, le groupe s’accorde volontiers la légitimité unique et absolue, notamment en cas de conflit.  

            Quant à la « toute-puissance » et à l’« omniscience » divines, on sait que ce type d’attribution va de pair avec le monothéisme. Elles ne sont guère compatibles avec l’idée d’une hiérarchie entre les Dieux 2. Cependant tout porte à croire qu’une telle attribution est conforme à ce que le groupe tend à s’accorder, avec la même sorte de ruse à la fois grossière et efficace. L’idée d’une supériorité unique était déjà incluse dans la hiérarchie des panthéons. Tout en conservant les mêmes visées plus ou moins conscientes d’ordre politico-religieux, elle est en quelque sorte épurée et poussée à sa limite logique avec le Dieu du monothéisme. On y croit volontiers si son groupe en bénéficie. Ainsi, pour une Église ou une communauté religieuse en général, il est avantageux de se proclamer « infaillible », ce qui paraît acceptable aux membres s’ils peuvent croire que le Dieu « omniscient » lui-même le veut ainsi.

1 On insiste souvent sur la différence entre le monothéisme et la monolâtrie (mot proposé par Alfred Loisy) ou hénothéisme (voir Marie-Frédérique Pellegrin, Dieu, Paris, Flammarion, 2003, p. 51) Max Muller a utilisé, dès 1860, ce dernier terme, dans le sens du culte d’une seule Divinité, sans la négation de l’existence d’autres Divinités (cf. André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, Presses Universitaires de France, 1972, p. 652). Selon Max Muller, les croyances hénothéistes consistent à élever à la suprématie tantôt un dieu, tantôt un autre. Par exemple, Indra est appelé par certains hindous, à certains moments, « le seul dieu de l’univers » (cf. Charles S. Braden, Les livres sacrés de l’humanité, traduction par H. E. del Medico, Paris, Payot, 1955, p. 73).Beaucoup de peuples désignent leurs Dieux comme « souverains », « souverains universels » ou « maîtres ». Notamment les peuples pasteurs de l’Asie centrale appellent leurs Dieux « Khan », « Chef » ou « le Sage Maître créateur » (cf. Mircea Éliade, « Dieux et déesses », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 6, Paris, 1974, p. 590b). 1

2 Voir par exemple Marie-Frédérique Pellegrin, loc. cit. p. 51. 2