Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels. 

Caroline Roy-Tousignant : 

            J’ai demandé au professeur de créer un forum pour discuter de l’éthocentrisme. Ce forum aurait pour objectif de clarifier la différence entre l’éthocentrisme et l’ethnocentrisme. Il a accepté en suggérant de profiter de l’occasion pour essayer de montrer en quoi le nouveau concept d’éthocentrisme est vraiment important.  

            Voici la définition de l’éthocentrisme : « L’éthocentrisme consiste à croire que sa propre culture morale est supérieure aux autres indépendamment de ses caractéristiques qualitatives. L’éthocentrisme consiste en particulier à croire que l’esprit moral de son propre groupe est universel alors que celui des autres groupes ne l’est pas1 ». Aussi, je commence en posant la question à tous : comprenez-vous bien la différence entre l’éthocentrisme et l’ethnocentrisme ? 

Joanie Parent-Pierre : 

            Justement, je me suis posé la question hier, alors que je discutais de l’ethnocentrisme des Français. Comme je comprends ce mot, l’ethnocentrisme est l’attitude qui consiste à dénigrer la culture des autres. Je comprends mal ce que l’éthocentrisme a de différent de l’ethnocentrisme puisqu’il signifie l’attitude de se centrer sur son propre groupe, donc, je suppose, sur sa propre culture. Alors quelle différence faut-il faire entre les deux ? 

Yan Vallières : 

            C’est très simple, Joanie. L’ethnocentrisme est la tendance à valoriser son groupe, alors que l’éthocentrisme est la tendance morale à dévaloriser les autres groupes. 

Joanie P.-P. : 

            Tu dis que c’est simple, mais tu te contredis, Yan. Je ne vois pas en quoi l’éthocentrisme est différent de l’ethnocentrisme s’il consiste à dévaloriser moralement les autres groupes. Un ethnocentriste pourrait très bien faire la même chose puisqu’il est centré sur son groupe ??? 

Caroline R.-T. : 

            Pour comprendre la différence entre l’éthocentrisme et l’ethnocentrisme, Joanie, il faut tenir compte de la définition de l’éthocentrisme, que je reprends ici : « L’éthocentrisme consiste à croire que sa propre culture morale est supérieure aux autres indépendamment de ses caractéristiques qualitatives ». J’ai laissé en italiques les mots qui vont te permettre de comprendre exactement la différence.

            Par exemple, une personne ethnocentrique pourrait dire que sa culture est supérieure à une autre culture X parce qu’elle est plus riche ou plus influente. Par contre, une personne éthocentrique dira plutôt que son groupe culturel est supérieur à un autre groupe X parce que les gens de son groupe est le propriétaire légitime du territoire qu’il occupe alors que les gens du groupe X sont des envahisseurs du territoire où ils se trouvent. 

Joanie P.-P. : 

            Il y a une chose que je ne comprends toujours pas dans ton exemple, Caro, et c’est : qu’est-ce qui fait que la personne éthocentrique croit que son groupe est supérieur indépendamment de ses caractéristiques qualitatives, ainsi que tu l’as écrit juste avant ton exemple ? 

Caroline R.-T. : 

            C’est un peu difficile à saisir, Joanie, je te l’accorde. Je vais t’expliquer en reprenant le même exemple. Lorsqu’un groupe affirme qu’il est le « propriétaire légitime » du territoire qu’il occupe, il est clair qu’il ne parle d’aucune caractéristique qualitative telle que la langue, la croyance religieuse ou l’ethnie, par exemple. L’expression « propriétaire légitime » ne dénote aucune caractéristique qualitative (au sens d’une qualité observable), mais elle dénote plutôt une caractéristique morale. 

Joanie P.-P. : 

            Je veux bien, Caro, mais il y a encore quelque chose que je ne saisis pas bien. Il me semble qu’une personne ethnocentrique peut aussi bien prétendre qu’elle est moralement supérieure. N’était-ce pas le cas des colonisateurs européens en Afrique lorsqu’ils prétendaient apporter les bonnes valeurs aux colonisés ?

Caroline R.-T. :

            Ce qu’il faut comprendre ici est que, comme nous l’avons vu en classe, l’éthocentrisme prend souvent une forme symétrique, ce qui n’est pas le cas, en général, de l’ethnocentrisme. Le rapport colonisateur-colonisé n’est pas symétrique. En effet, le colonisé africain ne dira pas à l’Européen qu’il vient lui apporter les bonnes valeurs. Ce type de leçon se fait toujours dans le sens du colonisateur vers le colonisé. Je veux dire, évidemment, que c’est le colonisateur qui a la prétention de donner une leçon à son colonisé. Il peut arriver que l’ethnocentrisme s’accompagne d’une prétention de type moral, mais, dans le cas de l’éthocentrisme, c’est toujours sur une base morale qu’on essaie de confronter l’autre.

Yan V. :

            C’est bien ce que je disais. L’éthocentrisme est la tendance morale à dévaloriser les autres groupes. Tu vois, Joanie, que c’est simple !

Joanie P.-P. :

            Très simple, Yan. Alors tu pourras sûrement me dire si le cas suivant est ethnocentrique ou éthocentrique. Une personne se vante que sa culture est la culture d’origine des droits de l’humain. Ce pourrait être un Américain qui veut se comparer à un Africain, disons, un Soudanais. Alors, Yan, c’est une attitude ethnocentrique ou éthocentrique ?

Yan V. :

            Je dirais que c’est certainement de l’éthocentrisme.

Joanie P.-P. :

            Moi, je dirais le contraire. C’est sûrement de l’ethnocentrisme puisqu’il y a une différence qualitative (être à l’origine des droits de l’humain) qui est à la base de l’affirmation de supériorité. N’est-ce pas, Caro ?

Caroline R.-T. :

            Pour ma part, je dirais que ce sont les deux. J’ai demandé au professeur si l’éthocentrisme et l’ethnocentrisme étaient compatibles entre eux. Il m’a expliqué qu’en fait, s’il y a de l’ethnocentrisme, il y a nécessairement de l’éthocentrisme en même temps. Je l’expliquerais ainsi. Si quelqu’un croit que son groupe est supérieur à cause d’une caractéristique qualitative (exemple, il a une « culture plus riche » ou « plus ancienne »), alors il va presque toujours être éthocentrique parce qu’il croira aussi que sa culture est « plus méritante » et, donc, « plus légitime ».

Yan V. :

            Je te l’avais dit, Joanie, que j’avais raison. L’éthocentrisme est nécessairement présent.

Joanie P.-P. :

            Je te l’accorde, Yan, mais j’avais également raison et peut-être même un peu plus, puisque se vanter d’être à l’origine des droits de l’humain est d’abord une manifestation d’ethnocentrisme. L’éthocentrisme en découle fatalement. Du moins, c’est ainsi que je l’ai compris.

Caroline R.-T. :

            Vous avez tous deux raison, Yan et Joanie, ou presque. Contrairement à ce que Yan a dit, l’éthocentrisme n’est pas nécessairement présent et, contrairement à ce que Joanie a dit, l’éthocentrisme ne découle pas fatalement de l’ethnocentrisme.

Joanie P.-P. :

            Je ne saisis pas bien ce que tu viens d’écrire, Caro. Lorsqu’un Américain, par exemple, affirme que son pays est supérieur parce qu’il est le lieu d’origine des droits et libertés, etc., il croit fatalement que son pays ou sa culture est meilleure en un sens moral ??

Caroline R.-T. :

            Je pense que je peux te le faire comprendre en prenant un exemple similaire au tien, Joanie. Imaginons un Américain qui connaît le concept d’éthocentrisme. Cela voudrait dire qu’il est capable de reconnaître les expressions d’éthocentrisme et aussi de les critiquer. Ainsi, tout en admettant que son pays est à l’origine des droits humains fondamentaux, il serait capable d’autocritique. Par exemple, il serait capable de reconnaître que les groupes amérindiens sont aussi légitimes que les Américains sur le territoire qu’ils occupent.

Yan V. :

            Je m’excuse, Caroline, mais il y a quelque chose qui cloche dans ton exemple. Tu as décrit cet Américain comme admettant que les États-Unis sont à l’origine des droits fondamentaux de l’humain. Comment cet Américain pourrait-il être capable de critiquer l’éthocentrisme des Américains s’il tombe lui-même dans l’ethnocentrisme ?

Caroline R.-T. :

            Yan, tu as raison ! Un problème se pose concernant l’affirmation que les États-Unis sont le berceau des droits et libertés. En fait, ce ne sont pas les Américains, mais plutôt les Anglais ou les Français, je crois. Si un Américain affirme sans nuance que les États-Unis sont les inventeurs des Droits de l’humain, alors son attitude est à la fois ethnocentrique et éthocentrique.

Yan V. :

            C’est bien cela que je voulais dire, Caroline.

(…)

Caroline R.-T. :

            Je suis allée faire des recherches et je crois maintenant être en mesure de conclure que l’on retombe dans l’éthocentrisme dès qu’on insiste sans raison suffisante sur l’origine occidentale (européenne et nord-américaine) des Droits et Libertés. En fait, il serait plus respectueux envers les autres de suggérer que les Droits et Libertés ont été découverts d’abord en Occident, mais qu’il s’agit en fait d’une production humaine au sens large. En outre, il faut rester ouvert à toute critique qui est à la fois constructive et respectueuse. 

            Ce forum s’est terminé ainsi. La discussion a porté fruit quant à la clarification du concept d’éthocentrisme. Toutefois, on n’y a pas suffisamment montré l’importance de ce concept. Le lecteur intéressé pourra consulter utilement, sur ce point, le forum sur Qu’est-ce que situation générale d’irrespect ?

1 La référence donnée par Caroline est : Yvon Provençal, Le phénomène de la mondialisation. Vers le droit à la dissidence et la démocratie globale, Québec, Presses Inter Universitaires, 2003. On peut comprendre la « culture morale » d’une personne comme étant le groupe d’appartenance de cette personne. 1