§ 28   La tendance humaine à la culpabilisation 

            L’évêque catholique Robert Lebel s’interroge : «  Quelle idée a-t-on de Dieu pour en faire un punisseur ? ». Puis il questionne l’idée d’un Dieu justicier. Selon lui, Jésus ne paie pas au Père « la dette du péché, pour l’empêcher de nous punir. Comme si le Père impassible réclamait totalement justice, totalement satisfaction de son Fils qui meurt dans la torture […] Dieu ne punit pas les pécheurs : ils se punissent assez eux-mêmes en refusant l’amour et la joie qu’il leur offre et en “ organisant ” le désordre qui fait souffrir le monde 1». 

En s’exprimant ainsi, cet évêque se trouve à rectifier la conception classique selon laquelle Dieu veut châtier certains humains. Cependant, la formulation utilisée par Mgr Lebel est étrange. D’abord l’idée de « pécheur » suppose qu’il existe quelque chose de tel qu’une « Loi » divine que les humains transgressent. Est-il plausible de croire en un Dieu qui prescrit aux humains des obligations dont la transgression implique une sanction divine ? N’est-ce pas plutôt l’humain qui entend prescrire des lois à d’autres humains et ce, à des fins humaines ? Par ailleurs, que peut bien signifier ce que Mgr Lebel (avec bien d’autres) appelle un « refus de l’amour de Dieu » ? Quelle est donc cette sorte d’amour qui est tel que celui qui le refuse mériterait le blâme ? Peut-on se contraindre à aimer qui que ce soit ? Dieu veut-il vraiment être aimé d’un tel amour ? Qui le voudrait ? 

            Je défendrai ici une idée radicale : du point de vue d’un Dieu créateur qui serait bon, les humains ne seraient nullement coupables. Un Dieu créateur estimerait qu’il est lui-même le premier et le principal responsable du mal qui existe dans l’histoire humaine. Il jugerait que les humains n’ont été que partiellement responsables de ce qu’ils y ont fait, compte tenu de ce qu’il faut bien appeler leur pauvre liberté. Dieu considérerait qu’il est lui-même bien plus responsable de tout le processus historique que ne peut l’être quelque humain que ce soit. Même les plus grands philosophes ont lamentablement erré lorsqu’il s’est agi de déterminer ce qui était bien et ce qui était mal 2. Les chefs religieux seraient, pour leur part, bien mal placés pour leur faire la leçon, compte tenu des persécutions, des vexations et des massacres qu’ils ont provoqués et bénis. Par ailleurs, même la science la plus avancée qui a été conçue par l’humain n’a pas pu l’aider à prévoir réellement les conséquences les plus graves de ses applications techniques. Qui pourrait prétendre que l’humain, dans l’histoire et encore de nos jours, est vraiment capable de comprendre le vrai sens éthique de son action individuelle ou collective ? Qui pourrait prétendre qu’il a la capacité d’en prévoir les conséquences ?  

            Alors pour quelle raison veut-on croire en l’entière responsabilité humaine et ne veut-on pas considérer une véritable responsabilité divine ? Et pour quelle raison tient-on encore et toujours à affirmer que l’humain serait « coupable », « le seul coupable » ? Dieu seul le sait, serait-on tenté de répondre.  

Justement, l’idée radicalement renouvelée d’un Dieu bon peut nous aider à avancer. Un Dieu bon reconnaîtrait sûrement sa propre responsabilité. Il voudrait nous dire que, même si une partie du mal de l’histoire semble être attribuable aux pulsions et aux désirs humains, de même qu’à l’ignorance et aux erreurs de jugement de l’humain, il en est lui-même, Dieu, bien plus responsable que l’humain. Un Dieu bon voudrait peut-être nous dire que la grande naïveté de l’humain l’a, en plus, fait errer sur sa propre responsabilité et sur sa soi-disant culpabilité. 

Mais comment comprendre que Dieu ne nous dise pas ces choses ? On a cru longtemps que Dieu nous parlait directement dans les Textes sacrés. Or, ce que le Dieu des Textes dit et répète est que l’humain, et l’humain seul, est coupable. Toutefois, ce Dieu des Textes n’est qu’une représentation humaine de Dieu, une représentation exprimée dans la langue bien particulière des croyants. 

La langue de bois des croyants 

            Cette manière de s’exprimer — « le pécheur est totalement responsable de ses actes », « l’humain est responsable de ce qu’il est », « l’humain est le seul coupable » — est, au sens consacré, celle d’une véritable « langue de bois ». Prenons la définition du Petit Larousse : « manière rigide de s’exprimer usant de stéréotypes et de formules figées et reflétant une position dogmatique, notamment en politique 3». Tout y est, sauf un point. Il aurait été pertinent d’écrire plutôt : « notamment en politique et surtout dans le domaine religieux ». La langue de bois est éminemment une langue de bois religieuse ou une langue de bois théologique. Et c’est précisément le rapport entre le politique et le religieux qu’il nous faut tenter d’éclaircir.  

            L’humain « pécheur », ou l’humain « coupable », est d’abord et avant tout celui qui refuse de se conformer à la Loi. Or, même si cette Loi a été présentée comme étant celle de Dieu, elle émane en fait du groupe. C’est la communauté qui prétend connaître la Loi, qui prétend savoir qui est Dieu et dans quel texte il s’exprime.  

            La langue de bois est une des caractéristiques du discours politique. Chaque groupe tend à vouloir affirmer sa légitimité et sa valeur propre contre tous les autres. Chaque groupe tend à déformer négativement l’image de certains autres groupes et à déformer positivement sa propre image. « Nous » sommes légitimes et « nous » devons nous défendre contre « eux », qui ont des prétentions illégitimes ou, même, qui sont eux-mêmes illégitimes. Le langage politique n’a cure des contradictions : « nous » sommes à la fois innocents et éclairés ; « eux » sont à la fois coupables et ignorants. Il s’agit de projeter une image qui force littéralement le respect des autres et, en particulier, des dissidents, lesquels le menacent de l’intérieur. Ainsi décrite, la ruse de la langue de bois semble grossière. Pourtant on sait bien à quel point elle a été et est encore efficace, surtout en cas de conflit violent. 

Ce type de comportement semble se retrouver chez tous les groupes religieux de l’histoire. Il n’est donc pas étonnant que la même langue de bois se retrouve dans leurs discours, y compris dans leurs lectures et dans leurs interprétations de leurs textes sacrés. L’humain est foncièrement « coupable », souvent du seul fait de risquer de nuire au groupe, soit parce qu’il est un membre qui agit de façon dommageable envers un autre membre ou envers le groupe (fautif, égoïste, irresponsable), soit simplement parce qu’il est un non-membre. Dans ce dernier cas, on peut distinguer deux sortes de culpabilités, toutes deux vues comme extrêmement graves : soit il est un ex-membre qui est passé à un groupe rival (apostat, hérétique, relaps), soit il est déjà membre d’un groupe rival (infidèle, païen, mécréant, athée). 

La diabolisation relève également de cette langue de bois. Les différences de cultes ou de cultures sont facilement désignées comme « diaboliques », « démoniaques ». On tend à identifier aux « suppôts de Satan » les membres des autres groupes et ceux qui se comportent comme des dissidents 4

            Le langage de la culpabilité relève généralement de la langue de bois, aussi bien politique que religieuse. Il est possible de voir comment, dans l’intérêt de sa survie et de son développement, le groupe a pu, avec une étonnante efficacité, saturer les esprits de certaines fausses vérités.

1 Robert Lebel, Une idée de Dieu, Montréal, Bellarmin, 1994, p. 37. 1

2 Qu’il est facile de trouver des exemples : Aristote, qui a trouvé normal l’esclavage, Heidegger, qui a milité pour le parti nazi sans jamais exprimer clairement de regret, Sartre, qui a longtemps pris parti pour le stalinisme. 2

3 Petit Larousse illustré, Librairie Larousse, Paris, 1990, p. 560b. 3

4 Ces désignations sont assez courantes dans les religions issues du monothéisme. L’équivalent se retrouve également ailleurs. Par exemple, les bouddhistes assimilent volontiers à « Mâra le tentateur » celui qui tente de faire perdre leur foi aux adeptes. Cela rappelle évidemment le Satan des monothéismes, qu’on appelle aussi « le Menteur », «  le Séducteur », etc. (cf. C. S. Braden, op. cit., p. 166). 4