Gustave Flaubert a imaginé un Judas qui s’exprimait ainsi : « Gloire à Judas […] et c’est par Judas que Dieu sauva le monde ! — Oui, Judas ! sans lui pas de mort et pas de rédemption 1! » De même, Marcel Pagnol, Claude-André Puget, Pierre Bost et bien d’autres auteurs ou dramaturges ont voulu réhabiliter l’image de ce personnage qui avait été maudit par les textes sacrés 2. De nouveaux textes semblent donc corriger certaines erreurs historiques d’interprétation. 

            De nos jours, on est devenu réticent aux idées de la damnation et de l’enfer. De plus, la figure de Judas ne déplaît pas à certains modernes, qui y voient volontiers un personnage qui suscite la compassion et, parfois, l’estime. On apprécie son refus de se conformer et on aime particulièrement établir un rapprochement entre son personnage et celui de Jésus. Ainsi, Puget et Bost lui font dire :  

« Quand on sauve tout, on est bien forcé de perdre tout le reste. Et moi avec. C’est moi qui porte tout, […] mon bonheur, c’est de souffrir en même temps que lui, d’avoir, moi aussi, un bourreau. — […] depuis hier soir, je suis devenu tout comme Jésus […]. Lui et moi, c’est pareil 3». 

Dans la mise en scène divine, Judas tient un rôle essentiel parce que Jésus, ne pouvant de lui-même aller à la mort, devait être « trahi » pour que son personnage garde sa stature et que le scénario se tienne 4

            On peut constater que le personnage de Judas symbolise le traître et on ne peut que se rendre à l’évidence : Judas, de par son nom et de par son rôle, représente le Juif qui a rejeté Jésus, l’antithèse du converti. Le personnage est diabolisé exactement comme l’ont été tous ceux que, dans tous les groupes humains de l’histoire, on a voulu considérer comme des infidèles et des renégats. La diabolisation de l’infidèle a été très utile, peut-être indispensable, à la survie du groupe, afin de culpabiliser comme à l’avance ceux de ses membres qui pourraient être tentés de changer leur appartenance et leur allégeance, affaiblissant ainsi le groupe au profit d’un autre. D’une certaine façon, Judas est le symbole de la présence du politique dans le religieux. Et, en un certains sens, sa figure est celle de chacun des groupes en tant qu’« autre ». 

1 Gustave Flaubert, La tentation de saint Antoine, Paris, Garnier, 1954, p. 91-92. 1

2 Marcel Pagnol, Judas, créé en 1955 au Théâtre de Paris; Claude-André Puget et Pierre Bost, Un Nommé Judas, créé à la Comédie-Caumartin en 1954; Jean Ferniot, Saint Judas, Grasset, 1984. Voir aussi de Gérard-Denis Farcy, Le sycophante et le rédimé ou Le mythe de Judas, Presses Universitaires de Caen, 1999. 2

3 Claude-André Puget et Pierre Bost, Un Nommé Judas (Avant-Scène Théâtre, no. 96, novembre 1954, p. 22-23); cités par Gérard-Denis Farcy, op. cit., p. 88-89. 3

4 On a même appelé Judas « le Christ noir ». (“The Christian myth is about a sacrifice. Jesus, the incarnate God, suffers death in order to redeem mankind, and to procure eternal life for those who accept him as their saviour [… but …] These are really two sacrificial figures in the myth, one of whom looses life, and the other his soul. These two figures, who may be called the White Christ and the Black Christ, are both essential to the Christian myth …”, Hyam Maccoby, Judas Iscariot and the myth of jewish evil, New York, Free Press, 1992, p. 8-9). 4