Voici comment un auteur catholique, Jacques Liébaert, définit les Pères de l’Église : « Au sens strict, ce sont les auteurs chrétiens de l’antiquité, clercs et laïcs, qui se sont signalés par la qualité de leur doctrine, le caractère exemplaire de leur vie, l’approbation postérieure de l’Église 1». Il ajoute qu’en un sens plus large et courant, on y classe aussi « les autres auteurs chrétiens remarquables des premiers siècles 2».  

            Ces définitions impliquent que les Pères de l’Église sont les auteurs de textes qui ont servi de référence à l’Église catholique dès les premiers siècles de la chrétienté. C’est par ces textes qu’ils nous sont connus. Quant aux « autres auteurs chrétiens remarquables », ils ont également produit des textes, mais qui n’ont été admis comme références que dans la modernité. On passe évidemment sous silence les auteurs dont les textes ont disparu. Cependant il pourrait être intéressant de savoir si leurs textes ont été détruits et, si c’est le cas, par qui et pour quelle raison. 

            Liébaert donne des précisions sur les auteurs chrétiens qu’on a considérés tardivement. Ils ont, explique-t-il, eu des « défaillances » ou commis des « erreurs même graves » et il donne les exemples de Tertullien, qui est mort dans l’hérésie montaniste, et Origène, dont certaines thèses ont été jugées hétérodoxes plusieurs siècles après sa mort 3. Cela semble indiquer que des disciples tardifs d’Origène, devenus dissidents du groupe dominant, ont voulu refaire le canon comme ils l’entendaient et, donc, exercer un contrôle séparé sur les références. Peu importe qu’Origène lui-même soit demeuré fidèle à l’Église. Celle-ci aura jugé bon de déprécier certaines de ses idées afin de discréditer de nouveaux adversaires. 

Luttes d’influence et guerres de références 

            On sait que l’Église catholique, à ses débuts, eut constamment à lutter contre ce qu’elle a appelé des hérésies. Il est fort probable que ce fut, d’abord et surtout, une lutte contre des groupes qui faisaient la promotion d’autorités de référence rivales. Un groupe religieux qui se donne la mission sacrée de convertir le monde à sa foi fait sûrement face à des groupes religieux concurrents qui, soit cherchent à se défendre contre sa montée en influence ou en puissance, soit cherchent eux aussi à convertir le monde à leur propre foi. Certes, l’Église catholique ne s’est jamais présentée comme un groupe parmi d’autres qui veut conquérir le monde. Ce serait, pour elle, un langage blasphématoire. Et il en va de même des autres Églises et, plus généralement, de tous les groupes qui se font concurrence. Il est probable qu’aucun de ces groupes ne se présente comme voulant dominer le monde. Ce sont toujours les adversaires qui affirment de telles choses. 

Cependant, dans les faits, étendre le plus possible son emprise en renforçant partout son influence et en effectuant des conversions a été tout à fait l’analogue d’une action de conquête du monde. Et, pour que la conversion-conquête fût complète, il fallait aussi, fondamentalement, que l’Église catholique (ou tout autre groupe) fût en mesure de contrôler les références des discours et des idées. Cela signifiait qu’elle devait être considérée comme la source unique d’autorité en ce qui concerne les textes, c’est-à-dire qu’elle eût la mainmise sur leur production et leur contenu et qu’elle fût en mesure d’imposer un interdit sur la circulation de tout autre texte de référence. Comme c’est par les textes référentiels que l’on établit ce qui est vrai et ce qui est juste, le groupe qui a la mainmise sur les références peut contrôler le discours et, même, jusqu’à un point considérable, les pensées. 

            Il est assez clair que les groupes dits hérétiques étaient des groupes rivaux en matière de textes de référence, qu’ils cherchaient sans doute, eux aussi, à s’en assurer le contrôle sur un certain territoire et que, vraisemblablement, ils tentaient, eux aussi, d’étendre leur emprise. Dans le fond, les différences doctrinales avaient largement valeur de prétexte. Ce qui comptait était de s’assurer le contrôle des références et, donc, d’être considéré comme l’unique autorité légitime. Il est sûr que, par les références qu’il privilégiait, le groupe se désignait lui-même comme seule autorité légitime et que les autres étaient décrits comme de dangereux usurpateurs. On s’est diabolisé mutuellement. 

   Distinct ou différent ? 

On remarquera, ici, que le mot « distinct » est souvent plus approprié que le mot « différent » pour désigner le groupe autre ou la croyance autre dans la mesure où les différences réelles de doctrine, incluant les différences qualitatives sur les plans thématique et les différences de position sur des thèses doctrinales, étaient mineures, voire négligeables, dans les motifs réels des conflits. Ce qui importait était la différence de reconnaissance à l’égard des autorités. Le membre d’un groupe distinct se référait à une certaine autorité qu’il reconnaissait comme telle et il était susceptible de croire en des dogmes différents ou de pratiquer différemment les rituels selon ce que cette autorité lui prescrivait. Même si cette autorité disait apparemment la même chose qu’une autre, il ne fallait pas confondre ces autorités entre elles. Non seulement elles étaient toujours susceptibles de diverger d’opinion sur un point, mais en outre il était entendu, de part et d’autre, de ne considérer comme autorité véritable que celle de son propre groupe d’appartenance. Celle de l’autre y était réputée « fausse ». 

Ainsi devait-il en être en ce qui concerne Tertullien. Il aurait eu surtout le tort, aux yeux de l’autorité catholique romaine du temps, de passer dans un camp adverse et, ce faisant, d’affaiblir corrélativement le camp de l’Église catholique romaine. Comme il produisait des textes qui avaient de l’influence, on a dû s’efforcer, sans doute aussi bien chez les montanistes que chez les catholiques romains, soit de faire valoir le contenu de ses textes en se les appropriant, soit de les dénigrer en les faisant interdire.  

Les catholiques romains ont semble-t-il reproché à Montan (ou Montanus, chef de la secte des montanistes) de se présenter comme « voix de Dieu » et de prédire l’imminence de la fin du monde. Il est difficile de croire que ce type d’allégation ait pu en soi poser des problèmes sérieux. Se prétendre « voix de Dieu » peut très bien être interprété en un sens large, qui rejoint l’idée que tout prêtre représente la présence divine. De plus, à cette époque, prédire l’imminence de la fin du monde n’avait rien de remarquable. En fait, ce qu’on a reproché à Montan semble bien être, au fond, sa prétention (à lui et à d’autres membres de son groupe) de s’approprier le canon sacré, c’est-à-dire sa prétention d’être (lui avec d’autres membres de son groupe) la seule autorité légitime, susceptible de maintenir ou de modifier le contenu du canon. Et, fondamentalement, c’est ce que l’Église catholique aura toujours reproché à ceux qu’elle a désignés comme hérésiarques. De façon plus générale, elle aura, de même, reproché fondamentalement à tous les hérétiques d’être membres d’autres groupes. De ce fait, ils se trouvaient à soutenir une autorité maudite et, éventuellement, des textes de référence maudits. 

Il faut noter que la dénomination même d’« Église catholique » a sans doute fait l’objet d’une lutte à finir entre plusieurs groupes rivaux. Le groupe que l’on appelle ainsi de nos jours n’est vraisemblablement qu’une des « Églises catholiques » autoproclamées, celle qui aura réussi à évincer toutes ses concurrentes. Il semble, d’ailleurs, que Tertullien ait été le premier à employer le terme « catholicus » en latin, forgé à partir du grec katholicos, qui signifie « universel ». Lorsque Tertullien s’est séparée du groupe « catholique » qui sera devenu dominant, on lui aura dénié, dans ce groupe, le droit d’être appelé « catholique » et ce, même s’il a continué, sans doute, de se faire appeler et de se considérer lui-même comme « catholique », en accord avec les membres de son propre groupe. L’étiquette « montaniste » aura sans doute été accolée par la suite et se sera imposée de par la mainmise du groupe dominant sur les textes de référence.  

Cela ne signifie d’ailleurs pas nécessairement que l’Église catholique, celle qu’on appelle encore ainsi de nos jours, ait été particulièrement dominatrice et violente à l’égard des autres. Il est probable que, non seulement les autres groupes étaient pour la plupart tout aussi intolérants et belliqueux qu’elle, mais en outre, dans le contexte, qu’aucun d’entre eux n’avait réellement le choix d’agir autrement. C’était pour eux, sans doute, une question de survie. 

            On sait qu’à l’époque moderne il s’est produit une transformation référentielle majeure, qui va de pair avec l’admission d’une Grande Bible, beaucoup moins restrictive dans le choix de ses textes que ne l’ont été les canons religieux en général. Lorsqu’on étudie la patristique (ou patrologie), dorénavant, on porte son attention sur tous les écrits disponibles, y compris, dans les termes de Liébaert, « les anonymes, marginaux et même hétérodoxes », c’est-à-dire « toute notre documentation littéraire sur l’Église ancienne 4». Liébaert écrit même à ce propos que ce fut un « large mouvement de retour aux sources chrétiennes qui est une des richesses de notre XXe siècle », ce qui a contribué au concile Vatican II en favorisant le dialogue œcuménique 5. Selon lui, l’Écriture est « la référence indépassable de la foi », mais il s’empresse d’ajouter que cette Écriture est celle qui est « reçue et lue dans l’Église, communions des croyants, éclairés par la foi de l’Église et interprétée par elle 6». En cela, il se trouve dûment en accord avec l’autorité catholique. Et, de toute évidence, il se trouve à confirmer que celle-ci ne veut nullement reconnaître la légitimité référentielle des autres groupes qui entendent lire et interpréter la même Écriture d’après leurs propres autorités distinctes. Lorsqu’il écrit ensuite que c’est l’Église du IIe siècle qui a fixé le canon du Nouveau Testament, il faut entendre qu’il veut parler de l’Église la plus puissante de l’époque, la seule qui soit vraiment légitime à ses yeux, et qui se trouve en continuité d’identité avec l’actuelle Église catholique romaine. Plusieurs autres groupes actuels pourraient cependant s’identifier aussi bien à l’Église dominante du IIe siècle et considérer le canon alors fixé comme le leur. Il s’agit de tous les groupes qui ont été dissidents de l’Église dominante depuis lors, y compris ceux qui sont passés à l’histoire comme hérétiques et ceux qui sont disparus totalement, sans laisser de trace. 

Saint Irénée de Lyon et la gnose 

            On appelle gnose un type de doctrine qui représente en fait un ensemble de groupes distincts de l’Église dominante et distincts entre eux. Cela signifie que des textes différents de référence y étaient utilisés et, surtout, qu’ils étaient sélectionnés, lus et interprétés de façon distincte par des autorités distinctes.  

Liébaert remarque qu’« on n’a été longtemps informé sur le gnosticisme qu’à travers les écrits patristiques, ceux d’Irénée entre autres » et qu’on n’a eu un aperçu direct de ce qu’ils pensaient qu’en 1947, lorsqu’on a découvert en Égypte une bibliothèque qui avait appartenu à un ancien groupe de type gnostique 7. On sait aujourd’hui qu’une propagande des plus hostiles a été faite contre la gnose 8. Il est sûr que cela devait s’accompagner d’âpres luttes concernant les textes de référence. C’est une chance que cette bibliothèque ait été découverte à l’époque moderne puisque, si elle avait été découverte antérieurement, elle aurait sans doute été détruite comme bien d’autres. 

Il est probable que la grande importance référentielle d’Irénée de Lyon dans l’histoire de l’Église est en bonne partie attribuable à ses écrits anti-gnostiques. Une autre raison est qu’il a recouru systématiquement aux épîtres pauliniennes et à l’évangile johannique, contribuant ainsi à confirmer ou à rehausser l’importance référentielle des textes de saint Paul et de saint Jean. Du coup, il faisait reconnaître plus facilement ses propres textes. Liébaert le reconnaît implicitement et partiellement lorsqu’il écrit qu’Irénée « a contribué à la diffusion des écrits johanniques en Occident 9».  

Les idées d’Irénée sont sans doute plus originales que celles de certains hérétiques. Par exemple, l’idée selon laquelle le Christ est un « second Adam » va sans doute plus loin que les idées les plus hétérodoxes des montanistes et, peut-être, des gnostiques 10. Pourtant Irénée est reconnu comme l’un des Pères de l’Église et même comme un « saint ». La raison en est sans doute qu’il n’a jamais remis en question l’autorité de cette même Église. 

            En somme l’Église dite catholique est celle qui a réussi à dominer la référentialité. Elle a par le fait même contrôlé l’information. Elle aura diabolisé les groupes qu’elle percevait comme rivaux et elle s’est efforcée de toujours passer pour la seule Église légitime. Elle s’est comportée comme si elle devait défendre son domaine contre toute irruption étrangère. Elle s’est en particulier longtemps assuré le contrôle entier de l’usage des textes de référence. Elle l’a fait pour sa propre survie en tant que groupe particulier. Elle l’a fait aussi pour son expansion dans le monde. 

1 Jacques Liébaert, Les Pères de l’Église, vol. 1, 1er-IVesiècles, Paris, Desclée, 1986, p. 5. 1

2 Ibid. 2

3 Ibid. 3

4 Ibid., p. 5.  4

5 Ibid. 5

6 Ibid., p. 6. 6

7 Ibid., p. 54. 7

8 Voir J. Deluzan, « Gnose », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 7, op. cit., p. 782b. 8

9 Jacques Liébaert, op. cit. , p. 49. 9

10 Irénée explique que le Christ « récapitule » l’histoire et accomplit ainsi le salut, selon « un parallélisme antithétique entre le Christ et Adam, Marie et Ève. Le Christ « récapitule » de même en lui « la condition humaine intégrale sauf le péché », ce qui permet une valorisation très positive de la création et des réalités terrestres, formant un tout indissociable d’idées (Jacques Liébaert, op. cit.., p. 59-63). Liébaert spécifie aussitôt que le terme « récapituler » apparaît chez saint Paul, ce qui a pour effet de normaliser en apparence le discours d’Irénée. Cependant il est sûr que beaucoup d’expressions reprochées aux montanistes ou aux gnostiques sont aussi utilisées dans les textes sacrés, sans qu’on y voit pour autant une raison de les accepter. On notera, en outre, que lorsqu’on parle d’un « tout indissociable d’idées », cela semble en vue d’établir une mainmise sur les références. 10