On considère aujourd’hui que le prophétisme a joué un rôle fondamental dans le processus qui a permis de développer les conceptions connues de Dieu et de l’histoire 1. On le retrouve dans plusieurs religions, tels le judaïsme, le christianisme et l’islam, qui sont des religions de « Livres 2». Chacune de ces traditions se veut l’héritière de la tradition biblique et on y reconnaît Abraham et Moïse comme les premiers prophètes. On a dit que les prophètes de l’Ancien Testament ont élevé la religion d’une tribu au rang de « religion universelle 3». On décrit les prophètes comme des « personnalités fortes » et comme des individus « conscients d’être les porteurs de la Parole divine 4».   

Le prophétisme est un phénomène référentiel. Il y eut les rédacteurs puis les premiers référants et, longtemps après, les sélectionnants ont fait en sorte de produire un corpus dans lequel certains personnages sont identifiés comme des prophètes. C’est ce qu’on peut observer.

Or, il est probable que l’on ait décrit certains personnages comme des « personnalités fortes » et comme « porteurs de la Parole divine » pour certains motifs qui étaient utiles au groupe concerné. Que la réalité infraréférentielle ait eu quoi que ce soit à voir avec ces descriptions est non seulement invérifiable, elle n’est même pas pertinente à l’affaire. En effet, on peut croire que les lecteurs anciens de textes sacrés, s’ils étaient croyants, n’ont généralement pas eu le réflexe, encore moins la détermination, d’aller vérifier ou de critiquer les affirmations en provenance de l’autorité morale ou religieuse de leur groupe. La sélection canonique, si elle était effectuée par l’autorité reconnue dans son groupe, créait par elle-même une forte impression de vérité sur le croyant. Celui-ci, en supposant qu’il y pense, ne juge pas utile de chercher à savoir ce qui s’est réellement passé indépendamment de ce que les autorités en disent. 

« Ce qui fait un prophète, ce n’est pas une prédisposition psychique, mais l’action de Yahvé, bien que celle-ci sache se servir du caractère et même du subconscient de ses porte-parole 5». Cette phrase du théologien Robert Martin-Achard est assez révélatrice du caractère référentiel du prophétisme. L’expression utilisée d’« action de Yahvé » équivaut à désigner l’action référentielle des croyants. Car, dans ce cas, l’action a eu pour effet qu’un prophète existe en tant que personnage de référence pour des générations de croyants. De même, l’expression de « subconscient de ses porte-parole » semble faire allusion à la position des référants vis-à-vis des personnages bibliques. On se trouve à créer l’inspiration ou les motivations du personnage prophétique en en faisant un être de référence. À cet égard, Julien Freund exprime aussi quelque chose de significatif lorsqu’il remarque que personne ne décide d’être prophète : on devient prophète par obéissance. Il donne l’exemple de Moïse, dans l’épisode du buisson ardent, de Jérémie « vaincu par Yahvé » et même de Mahomet, forcé par l’ange Gabriel à transmettre aux hommes la parole divine.  

Freund a relevé, en outre, que le prophète n’appartenant à aucun ordre sacerdotal reconnu semble surgi de nulle part 6. Tout ce passe comme si les protagonistes du prophétisme étaient déterminés à leur insu par une sorte de « subconscient » qui n’est donc rien d’autre que l’action des référants. En d’autres termes, la sélection référentielle porte sur des situations, des motivations et des actions qui apparaissent par le fait même comme prédéterminées. Comme aucun être humain ne peut décider qu’il sera sélectionné référentiellement, il est évident que personne ne peut réellement se faire prophète. Cependant le prophète ne surgit pas de nulle part ; il provient de la tradition référentielle qui, elle, est historiquement réelle. 

            Les « traits psychologiques » des prophètes sont plutôt des indications sur les motifs des rédacteurs, des sélectionnants et de tous les lecteurs et référants qu’ils visaient et donc, d’une façon ou d’une autre, des indications psycho-socio-culturelles et historiques sur ces individus, qui étaient les vrais protagonistes dans cette affaire. Y sont en jeu, dès lors, certaines modalités qui concernent les représentations collectives ou multicollectives de Dieu. De nos jours, les spécialistes reconnaissent qu’il n’est pas aisé de « situer le phénomène prophétique dans le cadre des institutions israélites 7». La raison en est sans doute que ce phénomène ne se situe dans aucun cadre institutionnel particulier, mais bien dans une tradition référentielle qui est multicollective. Et, si les prophètes se sont montrés très libres envers leur société, la raison en est que la seule appartenance véritable pour eux était celle du Livre et de ses multiples référants.  

            Ce sont en principe les disciples des prophètes qui ont mis leurs oracles par écrit. Cependant les choix référentiels qui ont fixé les récits qui les concernent — retenant telle relation de faits plutôt que telle autre, retenant telle description de personnages plutôt que telle autre, retenant tel texte parce qu’il donne tel détail plutôt que tel autre  — ont été faits souvent plusieurs siècles après. Même si ces personnages ont réellement eu une existence infraréférentielle, on ne peut pas savoir si les détails sur leurs personnes sont véridiques. Les sélectionnants agissaient comme des croyants, non comme des historiens critiques. Les lecteurs et les référants ont tendu à supposer la véridicité des personnages et des faits s’il y avait quelque avantage à en tirer pour leur groupe (ou leur déité de groupe). Et, si tel était le cas, ils agissaient ainsi sans doute au moins autant par devoir religieux que par intérêt politique conscient. 

            Par exemple, les premiers chrétiens auront profité du prophétisme dans la mesure où ils auront pu ainsi renforcer leur prétention que Jésus était le messie. Cela leur aura notamment procuré un avantage référentiel auprès des juifs et de tous ceux qui accordaient déjà une importance référentielle à la Bible hébraïque.  

Les « faux prophètes » 

Ainsi que l’écrit Robert Martin-Achard, il n’est pas facile de distinguer les « faux prophètes » des « vrais ». Les critères proposés, soit l’accomplissements de miracles, la moralité ou l’isolement du personnage, etc., se sont tous avérés insuffisants 8. Il en conclut que le « véritable envoyé de Yahvé » était sans doute celui qui n’obéissait « qu’au Dieu d’Israël 9». C’est bien dire que le « faux prophète » avait essentiellement un « tort » : ne pas être celui que les référants et sélectionnants auront après coup désigné comme « vrai prophète ». Avec ses qualités personnelles, telles que rapportées peut-être dans certains autres textes, il aurait pu l’être. Cependant, la désignation d’un prophète comme « vrai » avait pour effet de rendre « faux » tous ceux qui auraient pu être choisis et ne l’ont pas été. 

            Des siècles après coup, les textes ultérieurs ont présenté certains prophètes comme des « innovateurs » ou des « réformateurs ». Cependant, au moment où on les a présentés ainsi, l’objet de ce qu’on présentait comme innovation était devenu une réalité reçue depuis un certain temps dont il s’agissait surtout, alors, de justifier la conservation. Le prophète Jérémie, au VIIe siècle avant J.-C., s’est, dit-on, « trouvé constamment à contre-courant de l’histoire 10». Ce que cela signifie, c’est que les référants et les sélectionnants ont voulu croire, et faire croire, que Dieu lui-même voulait que la société israélite se transforme et qu’elle le fasse d’une manière particulière, de façon à devenir ce qu’elle est devenue depuis lors. Le message prophétique, qui était lu comme un ancien message d’appel au changement, était devenu une base pour la conservation de la société existante. Cela avait donc pour effet de légitimer une certaine situation ou un certain courant de pensée.  

Le charisme référentiel du prophète

 Lorsqu’on parle du charisme d’un prophète, on se base généralement sur ce que ses disciples auraient ressenti 11. Il faudrait ici parler plutôt de son charisme selon l’impression que ses référants en ont eue. Cela impliquerait, par exemple, que le lecteur d’un texte sacré tende à croire que certains personnages, qui y sont décrits, possèdent des dons spirituels extraordinaires, incluant des dons de prophéties, accordés par Dieu, étant entendu que ce lecteur reconnaîtrait l’autorité de ce texte en tant que référence. Nous pouvons désigner ce phénomène au moyen du concept de  charisme référentiel 12.  

            Dans la mesure où le prophète paraît libre à l’égard de la doctrine qui existe à son époque, il exprime plutôt l’esprit d’une tradition qu’une doctrine particulière. Cependant l’esprit d’une tradition peut s’interpréter comme l’esprit d’un processus référentiel dès que des textes y jouent un rôle essentiel. On sait que, dans ce cas, il s’agit d’un ensemble très complexe d’interactions humaines impliquant des rédacteurs, des référants et des sélectionnants. Le prophétisme apparaît comme un processus référentiel qui exprime, entre autres, une série de représentations de la divinité. Que les prophètes aient pu être décrits en termes d’une élection divine peut être considéré comme une interprétation normale bien que naïve de la réalité référentielle. En fait, la réalité référentielle du prophète résulte d’une sorte bien particulière d’élection qui est l’ensemble complexe des sélections effectuées par les référants et les sélectionnants au cours d’une longue durée, qui peut couvrir des siècles ou des millénaires.

1 Voir par exemple Pierre Gibert, L’espérance de Cain. La violence dans la Bible, Paris, Bayard, 2002, chapitre 11 : « La violence mystique des prophètes », p. 163 et suivantes. 1

2 Voir Julien Freund, « Prophétisme », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 13, Paris, 1974, p. 647c. 2

3 Charles S. Braden, op. cit., p. 294. 3

4 Pierre Gibert, op. cit., p. 163. 4

5 Robert Martin-Achard, « Prophètes d’Israël », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 13, Paris, 1974, p. 645c. 5

6 Julien Freund, op. cit., p. 648a. 6

7 Robert Martin-Achard, op. cit., p. 647a. 7

8 Ibid., p. 647b. 8

9 Ibid. 9

10 Ibid., p. 646a. 10

11 Voir Julien Freund, op. cit., p. 647c. 11

12 Voir § 5. 12