Note : Les noms des personnages de ce forum sont fictifs. Toute coïncidence n’est attribuable qu’au hasard bien qu’il soit possible que les prénoms et les noms de famille reproduisent ceux d’étudiants réels.

      Toutes les nations et la plupart des groupes religieux sinon tous tendent à adopter des attitudes égotistes envers les autres groupes. Il semble même qu’aucun des États-nations existants ne se soit établi de façon légitime, au sens éthique de ce terme.C’est ce qui est désigné par la situation générale d’irrespect entre les groupes humains. Une définition plus précise est donnée dans Le phénomène de la mondialisation (chapitre 1). Ce concept y est présenté comme susceptible d’expliquer les innombrables conflits qui ont fait rage dans l’histoire et encore à notre époque. 

Jean-Philippe Berger :

Je ne crois pas que la situation d’irrespect soit générale, c’est-à-dire je crois que certains groupes sont établis de façon légitime à l’endroit où ils se trouvent et qu’ils se comportent de façon juste envers les autres groupes. Par exemple, les Palestiniens sont victimes des Israéliens. L’irrespect dans ce cas vient entièrement d’Israël et de ses alliés, surtout les États-Unis. Qu’en pensez-vous ?

Marianne Charette :

Je ne suis pas d’accord avec ce que tu as écrit, Jean-Philippe. D’abord, certains Palestiniens ont fait des attentats suicides contre des civils. Ces Palestiniens étaient appuyés moralement par leurs autorités et peut-être même par le peuple palestinien.

Charles Poirier :

Je donne raison à Jean-Philippe. Les dominants (ou les « riches ») dans cette affaire sont clairement les Israéliens, et aussi les Américains qui les appuient. À mon avis, cela veut dire que les Palestiniens sont des victimes et qu’eux n’ont aucun tort à se reprocher.

Marianne C. :

Votre position est simpliste, les gars. Vous jugez de la situation comme au temps où l’on croyait qu’il y avait les « bons » et les « méchants ». La situation est trop complexe pour qu’on puisse simplement innocenter tous les dirigeants palestiniens, par exemple.

Émilie Gosselin :

Je suis d’accord avec Marianne. On dirait que les femmes sont plus intelligentes que les hommes pour juger correctement une telle situation !

Jean-Philippe B. :

Holà ! Émilie, tu es trop intelligente pour verser dans le sexisme. D’abord, je n’ai pas voulu dire que les Palestiniens sont bons et les Israéliens méchants. J’ai seulement voulu dire que les Israéliens se comportent de façon criminelle. Objectivement, les Palestiniens sont les victimes.

Émilie G. :

Tu as bien vu que je ne faisais que plaisanter à propos des femmes et des hommes. Mais je pense qu’il nous faudrait cesser de chercher des méchants. Et si on cherche des « criminels », cela revient pratiquement au même. Les « criminels » sont définis comme faisant le Mal et de telle façon que leurs victimes sont entièrement innocentes. Ce n’est tout simplement pas conforme à la réalité.

Charles P. :

Dis-moi donc, Émilie, comment tu en arrives à la conclusion que les Israéliens ne sont pas des criminels.

Émilie G. :

On pourrait invoquer le droit des Israéliens à se défendre contre ceux qui font ou qui commandent des attentats contre les civils. Mais ce que je veux surtout dire c’est qu’il existe là comme ailleurs une situation d’irrespect mutuel entre deux groupes et que là, au Proche-Orient, cette situation a même conduit à des attaques sanglantes.

Marianne C. : Je suis d’accord avec toi, Émilie, excepté sur un point important. Désigner des criminels ne revient pas du tout au même que désigner des « méchants » au sens des démons ou des suppôts de Satan. Dans la guerre entre les Israéliens et les Palestiniens, je pense qu’il y a des criminels des deux côtés, soit tous les dirigeants et les exécutants qui tuent délibérément des civils. C’est une bonne illustration de la situation générale d’irrespect.

Charles P. : Bon, j’admets que certains dirigeants palestiniens sont des criminels, tout comme certains dirigeants israéliens. Quant aux exécutants, cela dépend de leur degré d’autonomie. S’ils font l’objet d’une propagande exagérée, ce qui me paraît certain, il en découle qu’ils ne sont pas vraiment responsables.

Émilie G. : Je crois, Marianne, que tu fais erreur. Dans une situation d’irrespect au sens dans lequel nous l’avons appris, il n’y a pas de vrais méchants ni de vrais criminels. Il n’y a que des humains qui pensent se défendre en diabolisant les adversaires. C’est ça qui fait l’originalité de ce nouveau concept.

Marianne C. : D’accord, Émilie. Et il faut comprendre que la situation d’irrespect est généralisée. La situation générale d’irrespect est semblable à la situation de nature (cf. l’expression d’Emmanuel Kant : les sociétés sont restées à l’état de nature dans leurs rapports mutuels) dont on a déjà parlé, et c’est aussi général que dans la nature. Ce sont tous les groupes humains qui sont ainsi restés à l’état de nature.

Émilie G. : J’ajouterai que, d’après le Projet Respect, cette situation devrait pouvoir évoluer dans l’avenir1.

Charles P. : Tu ne trouves pas que le prof est un peu trop optimiste, là-dessus ? J’aimerais avoir l’avis des autres aussi.

Marianne C. : Ce sera très difficile de rendre les Israéliens respectueux des Palestiniens.

Charles P. : Je dirais la même chose, mais dans l’autre sens. Ce sera très difficile de rendre les Palestiniens respectueux des Israéliens.

Marianne C. : Bon, je te l’accorde. Ils se sont fait violence mutuellement. Comment espérer qu’ils en viennent un jour à s’entendre entre eux et à se respecter ?

Émilie G. : Si on regarde l’histoire, on s’aperçoit que l’évolution est possible. Par exemple, les Français se sont assez bien réconciliés avec les Anglais malgré toutes les guerres qu’ils se sont faites, la Guerre de Cent ans, la guerre de sept ans, qui a conduit à la perte de la Nouvelle-France, etc. Ou encore, les deux grandes guerres contre les Allemands. Maintenant, pourtant, ils s’entendent assez bien tous deux au sein de la Communauté européenne.

Charles P. : Oui, d’accord, en ce qui concerne les Européens. Mais le Projet respect est bien plus ambitieux puisqu’il vise le respect mutuel envers tous les groupes et de la part de tous les groupes. Cela me paraît tout à fait irréaliste.

Émilie G. : Si les Français ont pu faire une vraie paix avec les Allemands, pourquoi pas les Palestiniens avec les Israéliens ? J’admets toutefois qu’une situation de respect mutuel entre tous les groupes apparaît comme quelque chose de lointain encore.

Jean-Philippe B. : Une situation véritable de respect demanderait qu’il y ait respect mutuel. Or, cela signifie qu’on cesse de diaboliser ou même de criminaliser ceux contre qui on est en conflit sanglant. C’est très difficile à imaginer.

Charles P. : Oui, souligner les italiques n’est pas une mauvaise idée. Comment concevoir que les Palestiniens cessent de tenir les Israéliens comme coupables de leurs malheurs. Pour ma part, je dirais que c’est impossible.

Marianne C. : Moi, je trouve que ce sont les Israéliens qui ne seront jamais capables de pardonner aux Palestiniens ce qu’ils leur ont fait.

Jean-Philippe B. : Regardez cependant l’exemple donné par Émilie. Les Français ont été capables de pardonner aux Allemands et même de s’afficher comme amis avec eux. Qui l’aurait cru, en 1918, immédiatement après la guerre, ou même en 1945, après une deuxième guerre ?

Émilie G. : L’histoire est remplie de situations qui nous paraissent inimaginables mais qui ont pourtant existé. Essayez par exemple d’imaginer la situation de misère des paysans en France avant la Révolution française. J’ai lu un livre là-dessus et je l’ai étudiée en histoire. Et quand je parle de misère je ne parle pas surtout de pauvreté matérielle ; je parle de leur état sous-humain. Ils n’avaient pas les mêmes droits que les nobles. Ils étaient presque tous analphabètes et plutôt superstitieux. Ils croyaient que des sorcières pouvaient réellement leur jeter des sorts.

Marianne C. : D’accord, mais où veux-tu en venir, Émilie ? La croyance aux sorcières n’a rien à voir avec la croyance qu’un terroriste est un criminel.

Émilie G. : Oui, justement. Dans les deux cas, il y a une forme plus ou moins évidente de diabolisation. Il est clair que, lorsqu’on prétendait qu’une femme était une sorcière, c’était la diaboliser puisque cela signifiait qu’elle avait fait un pacte avec le diable. Il est moins clair, je l’accorde, que traiter quelqu’un de criminel équivaut à le diaboliser. Mais c’est pourtant bien le cas. La personne qui est accusée de terrorisme est véritablement vue comme une personne mauvaise, une personne qui a voulu faire le mal en s’en prenant à des innocents. Prenons le cas de ces femmes qui se sont fait exploser en entraînant dans la mort plusieurs personnes qu’elles voyaient comme des ennemies et, sans doute, comme devant être tuées. Si on regarde de plus près leurs motifs, on pourra constater, je pense, que ces personnes ont voulu se sacrifier parce qu’elles y voyaient le meilleur moyen de détruire de mauvaises personnes.

Jean-Philippe B. : De plus, Émilie, admettons que, si quelqu’un fait quelque chose de violent en se dévouant pour les siens, on a tort de voir simplement cette personne comme criminelle. En fait, c’est humainement plus compliqué que cela. La personne ne se voit pas comme une criminelle au départ et, même, dans son groupe elle sera considérée comme quelqu’un de très bien. C’est dans le groupe où il y a eu des victimes qu’on voudra la voir absolument comme une criminelle. Je suis donc prêt à admettre que les Israéliens ne sont pas simplement des criminels et que c’est plus compliqué. Mais comment vois-tu la moindre possibilité de changer cette façon de voir là où l’on tient mordicus à ce que les ennemis soient vus comme des criminels et des méchants ?

Marianne C. : Je comprends ton scepticisme, Jean-Philippe. Au lendemain d’un attentat terroriste, si on va voir les personnes qui ont alors perdu un être cher, il sera impossible de leur dire quelque chose comme : « Vous savez, la personne qui a commis l’attentat se voyait comme quelqu’un qui fait une bonne action ; il ne faudrait donc pas lui en vouloir… » Cela me paraît humainement invraisemblable.

Émilie G. : Là, Marianne, je te donne raison sur un point. Dans le cas de la réconciliation franco-allemande, cela a pris effectivement quelques années au moins pour qu’il y ait un début de rapprochement.

Jean-Philippe B. : Eh bien, je répète ma question : comment arriver à convaincre ceux qui vivent un conflit qu’ils devraient cesser de diaboliser (ou criminaliser) leur ennemi ?

Émilie G. : Moi aussi, j’étais sceptique jusqu’au moment où je me suis rendue compte que ce type de transformation s’est déjà produit dans l’histoire. Il y a quelques siècles, il aurait été très difficile de convaincre ses victimes qu’un voleur de chevaux ne méritait pas la peine de mort. Il aurait été très difficile de convaincre les gens que la sorcière qui venait d’avouer (sous la torture) ne méritait pas d’être brûlée vive. Et ainsi de suite. Ces mœurs ont changé.

Jean-Philippe B. : C’est évident que les mœurs ont changé avec le temps. Mon grand-père me dit souvent qu’il y a quelques années on pouvait se saouler et s’en aller en auto ; puis, si on faisait un accident, le conducteur suscitait la sympathie ; pauvre lui, disait-on, il n’est pas responsable puisqu’il était saoul.

Émilie G. : Très juste, Jean-Philippe. On pourrait multiplier les exemples. Il n’y a pas si longtemps on trouvait normal que les femmes n’aient pas le droit de vote. Comme je l’ai dit, on a réussi à la longue à faire accepter l’idée que tous les individus étaient des personnes à part entière. Pourtant, dans le cas des groupes, on est encore persuadé que certains groupes ne méritent pas le respect surtout si on est en conflit violent avec eux. Les individus sont devenus des personnes à respecter avec l’arrivée de la démocratie moderne. Il serait donc possible, à mon avis, qu’une autre grande évolution se produise. C’est pourquoi je ne trouve pas le Projet Respect si utopique que tu sembles le croire, Charles.

(…)

Charles P. : Qui vivra, verra…

1 Émilie se réfère sans doute à mon ouvrage Projet respect, publié aux Presses Inter Universitaires en 2000. Y.P. Retour 1