Selon l’interprétation référentielle, il faut tenir compte des déformations de l’image des groupes par les groupes. Dans le cas de l’Ancien Testament, il s’agit précisément du texte produit et reçu par un groupe identifiable : le peuple juif. Son Livre sacré ne le présente pas comme étant particulièrement dominateur ni illégitime. On préférera le présenter là comme victime et s’il use de violence envers d’autres peuples, cette violence sera présentée comme voulue par Dieu, donc légitime. C’est un schème tout à fait classique, qui s’applique à tout groupe. « Nous » sommes « vrais », « authentiques » ; « nous » avons des droits que l’autre n’a pas, « nos valeurs » sont les bonnes, etc. L’Ancien Testament n’exprime qu’un point de vue, celui du peuple d’Israël — ou celui de son Dieu, ce qui revient au même. Le point de vue de ses victimes, notamment — car il y en a eu sûrement — ne trouve nulle part son expression propre. Dans ce cas, même les livres modernes d’histoire ne les mentionnent que par référence au texte biblique. 

            Israël était certes un petit peuple, mais il n’était pas le moins puissant. Surtout, il aura eu un avantage sur tous les autres : il a dominé la référentialité pendant des siècles. C’est sans doute pourquoi, encore aujourd’hui, la plupart des auteurs tendent à croire qu’en substance, Israël a été davantage persécuté que persécuteur. Il ne s’agit pas ici de faire paraître Israël pire qu’il n’a été. Il n’a été, sans doute, ni meilleur ni pire que l’un ou l’autre des peuples de la région du Croissant fertile. Et il est fort probable que n’importe quel groupe qui serait passé à l’histoire comme le peuple à l’origine de « la religion du Livre » aurait projeté une image de lui-même au moins aussi favorable. 

Par ailleurs, le texte biblique charge souvent Israël de faiblesses et de trahisons. Les textes dits prophétiques, en particulier, l’ont souvent culpabilisé. Et, même s’il s’agit essentiellement de péchés commis contre son Dieu, non contre celui des autres, il demeure que le texte biblique peut aussi être lu et compris comme représentant, non le point de vue d’un peuple en particulier, mais celui du faible en général. Le texte biblique, représentant le point de vue d’un groupe relativement faible, se trouve, plus ou moins consciemment, à sympathiser avec toutes les victimes de sévices perpétrés par les groupes les plus puissants de l’histoire.

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