Le texte de référence qui passe à l’histoire suppose un ou plusieurs rédacteurs, des lecteurs, incluant des référants, parfois des copistes, et souvent des éditeurs. S’il s’agit d’un texte sacré et canonique, il suppose en outre des sélectionnants, qui l’ont choisi parmi plusieurs autres textes. Si on veut comprendre et établir le sens d’une œuvre qui coïncide avec un texte de référence, il s’agit d’une entreprise très complexe 1. Il faut notamment  

•     être capable de lire le texte et d’en saisir le sens des mots et des phrases, et de comprendre l’intention du ou des rédacteurs (en particulier, s’ils ont l’intention de lancer un message qui concerne leur foi ou leur conception de la divinité, s’il s’agit, pour le lecteur visé, de lui faire saisir quelque chose de Dieu),

•    considérer la possibilité que les copistes, ou parfois les traducteurs, aient fait des erreurs en recopiant ou en traduisant le texte, ou qu’ils en aient délibérément changé le sens,

•    considérer que les sélectionnants ont laissé de côté d’autres textes, ce qui signifie que plusieurs rédacteurs, et plusieurs ensembles de lecteurs distincts, étaient en cause directement ou indirectement,

•    tenir compte des milieux socioculturels, incluant ce qu’on a appelé les « milieux de vie », à la fois des rédacteurs, des lecteurs ou des référants, et des sélectionnants,

•    tenir compte des multiples motivations individuelles des lecteurs ou des référants, des sélectionnants et des éditeurs,

•    envisager des motivations liées au groupe d’appartenance (groupe ethnique ou national, Église, secte ou communauté particulière, etc.) des rédacteurs, des lecteurs ou des référants, des sélectionnants et des éditeurs,

•    envisager la forte probabilité que le texte déforme la réalité d’après les intérêts du ou des groupes d’appartenance : déformations positives de l’image de certains groupes (notamment le groupe du rédacteur ou des rédacteurs, de même que le groupe ou les groupes des référants, des sélectionnants ou des éditeurs), déformations négatives de l’image de groupes perçus comme rivaux.

Compte tenu de la complexité d’une telle tâche, arriver réellement à comprendre un texte de référence ancien semble être en dehors de notre portée. Une telle entreprise de compréhension ne peut être en fait qu’une tentative d’obtenir la meilleure compréhension qui soit possible.  

            Il est parfois possible de comprendre un texte indépendamment des intentions de l’auteur. Cependant, dans le cas des textes sacrés, il s’agit de textes qui importent parce qu’on croit savoir qui les a écrit et qui les a inspirés. On a cru longtemps que l’on savait qui avait écrit les évangiles et quelles étaient leurs intentions précises. On sait aujourd’hui que tel n’était pas le cas. Le texte se trouve inséparable de tout un ensemble de facteurs et de conditions complexes qui concernent une multitude d’êtres humains, plusieurs groupes et, dans le cas des textes de référence de portée supercollective, l’humanité entière 2

Lorsqu’il s’agit d’un texte qui rapporte certains faits, on ne peut pas prétendre que le rédacteur a simplement décrit, de façon non ambiguë, des faits dont il a été témoin. Car même si telle était l’intention initiale du rédacteur et, à sa suite, de plusieurs copistes, la situation se sera ensuite complexifiée d’une façon que ceux-ci n’auront pas prévue. Au cours des générations suivantes plusieurs des référants au texte, en particulier les sélectionnants, auront été fortement motivés par des considérations de type politico-religieux. On est peut-être alors loin des motifs initiaux des rédacteurs eux-mêmes qui ne se doutaient pas que leur texte serait choisi pour le canon d’un groupe religieux auquel ils ne se seraient peut-être pas du tout identifiés. 

Si on suppose que les sélectionnants ont eu à choisir un texte parmi un grand nombre, certains de ces textes ne différaient d’autres que par des nuances de style ou de vocabulaire. Il est d’ailleurs possible que les sélectionnants aient effectué leur sélection en retenant et en fusionnant les passages qui leur paraissaient les plus appropriés et ce, d’une façon que les rédacteurs d’origine auraient refusée s’ils avaient pu en prendre connaissance 3.   

Les textes infraréférentiels 

Un certain nombre des textes parmi lesquels on a sélectionné les textes canoniques de la Bible ont été conservés sous divers noms (« apocryphes », « pseudépigraphes », « deutérocanoniques »), en tant que textes considérés comme non authentiques ou, du moins, non sacrés. En fait, ce sont des textes qui existent en tant que références dans la Grande Bible, mais non dans l’une ou l’autre des versions officialisées de la Bible judéo-chrétienne 4. Il faudrait considérer en outre un nombre inconnu de textes, qui ont fait partie des ensembles de base pour les sélectionnants, mais qui ont été perdus complètement, soit parce que les seules copies en ont été égarées, soit parce qu’elles ont été détruites intentionnellement. Ce sont des textes infraréférentiels, c’est-à-dire des textes qui ont existé réellement, mais qui ne sont pas ou qui ne sont plus reconnus comme références.

La distinction infraréférentiel — référentiel ne se réduit pas à la distinction « oral — écrit » ni, par exemple, à la distinction « composition antérieure — composition finale ». L’infraréférentiel peut exister sous la forme orale ou écrite, et il peut inclure des compositions finales. Il peut également inclure des textes qui ont déjà été référentiels, pendant un laps de temps plus ou moins long. Dans chaque cas, il s’agit de quelque chose qui n’aura pas été retenu dans la mémoire supercollective.

Il nous faut bien saisir que les textes infraréférentiels constituent sans doute une masse énorme d’écrits qui ont été rejetés, puis oubliés, effacés complètement de la mémoire de l’humanité. Certains ont été éliminés en raison d’un manque de qualité intrinsèque, d’autres ont été exclus pour toutes sortes de raisons que l’on n’admettrait plus aujourd’hui (ou que l’on n’admettra plus dans l’avenir), incluant des raisons morales, religieuses ou politico-religieuses. Il y a là une sorte d’inconscient global qui, d’une certaine façon indirecte et subtile, fait encore partie de nous-mêmes. En un sens, il n’y a plus là de réalité, mais que du possible. Toutefois, comme pour l’idée de Dieu, la possibilité d’être importe peut-être plus que le réel de nos représentations. 

L’autonomie du texte 

            Ce qu’on a appelé l’autonomie du texte peut s’interpréter de diverses façons. On peut considérer l’autonomie du texte à l’égard de l’intention de l’auteur. On peut aussi considérer son autonomie « à l’égard de la situation culturelle et de tous les conditionnements sociologiques de la production du texte », de même que son autonomie à l’égard « du destinataire primitif 5». Ainsi comprise, l’ « autonomie » du texte laisse tout de même celui-ci en dépendance de plusieurs aspects de la situation référentielle. En plus du « destinataire primitif », il faudrait considérer les lecteurs ou référants qui ont existé sur plusieurs générations, parfois sur plusieurs siècles. Ceux-ci auront joué un rôle déterminant dans le maintien du texte dans la référentialité.

S’il s’agit d’un texte canonique, il faut considérer en plus le rôle des sélectionnants. Le texte d’un Livre canonique comporte une couche de signification qui dépend de ce choix, dans le contexte de la sélection effectuée. En plus des conditionnements sociologiques de la production du texte tels qu’on les comprend d’ordinaire, il faut considérer les facteurs en provenance de la situation complexe des rapports intergroupes qui évoluent sur une longue période de temps. On pourrait parler à cet égard de facteurs historico-référentiels qui ne se réduisent ni à des conditionnements sociologiques ni à une hypothétique causalité historique.  

Il est exclu qu’on puisse parler d’une autonomie absolue de quelque texte que ce soit, y compris les textes sacrés. En revanche, il est possible de parler d’une autonomie relative qui signifie que la lecture n’est pas déterminée par le texte, c’est-à-dire qu’un même texte peut en général donner lieu à un nombre indéterminable de lectures distinctes, en relation avec la position du lecteur et son cadre socio-culturel, pris dans le sens le plus large. 

            Non seulement le texte ne coïncide plus avec ce que l’auteur initial voulait dire mais, après des siècles ou des millénaires, il ne coïncide plus avec ce que la plupart des référants y comprenaient, ni avec ce que les sélectionnants avaient à l’esprit lorsqu’ils ont effectué leur sélection. Les interprétations du texte tel qu’il est vu et compris de nos jours ne seraient peut-être pas intelligibles au rédacteur, ni aux référants primitifs, ni aux sélectionnants. Il est même probable que les interprétations qui sont les plus acceptables actuellement ne seraient pas compréhensibles à la plupart des lecteurs classiques. 

Une conscience humaine qui se développe 

            On sait que, la plupart du temps, un grand nombre de lectures différentes auront pu être faites des textes sacrés 6. Il est probable, bien qu’invérifiable, que les rédacteurs eux-mêmes donnaient à leurs textes des significations très particulières, différentes de celles qui ont résulté des interprétations connues. Il en va de même pour les référants anciens et les sélectionnants. Il n’y a peut-être que peu de sens à vouloir en dégager « le sens original ». Si on considère la complexité référentielle du processus de transmission des textes, on reconnaîtra sans doute que leur interprétation consiste plus à produire de nouvelles significations qu’à tenter d’en dégager d’anciennes. 

Pourrions-nous, néanmoins, accepter l’idée qu’une « révélation » se fasse jour à travers le texte biblique (ou un autre texte sacré) ? En un sens, oui. Ce qui s’y révèle, ou plutôt ce qui se laisse voir et apprécier, est un potentiel humain. Il s’agit d’un potentiel humain individuel, collectif ou supercollectif. Ainsi, on peut y voir et y apprécier le talent littéraire d’un auteur. C’est l’esprit d’un individu qui s’exprime et, également, l’esprit d’un peuple. C’est aussi, parfois, l’esprit de l’humanité elle-même 7. Et, si tel est le cas, on est sans doute loin, encore aujourd’hui, d’en avoir pris toute la mesure. Il faudrait, à cet égard, également considérer qu’il y aura des lecteurs à venir, dans le futur de la Grande Bible. Ces lecteurs auront aussi quelque chose à dire, des interprétations à faire, dont plusieurs sans doute seront originales.  

            Ce qui se révèle dans les textes est un potentiel humain de production de textes, allant de pair avec une production d’images, de notions, de significations ou de concepts. Ce potentiel de production humaine n’est pas dans le texte, mais bien dans le rédacteur et, également, dans le lecteur référant et sélectionnant. Ce sont eux qui développent en eux-mêmes une capacité de compréhension. Le rédacteur est en général réputé avoir produit l’œuvre à laquelle on se référera par la suite. Cependant chacun des lecteurs aura contribué à faire de cette œuvre une œuvre humaine, c’est-à-dire une œuvre qui existe pour l’humanité. 

Si ce potentiel humain de production à venir était entièrement déployé devant nous, il nous effarerait ainsi que pourrait le faire la soudaine apparition d’une divinité. Admettons donc que ce potentiel ne s’est révélé, aux croyants de jadis et à ceux d’aujourd’hui, que de façon très partielle et, sans doute, très déformée. Il ne s’agit pas exactement d’une révélation, ni même d’un dévoilement, mais plutôt de ce que nous pourrions décrire comme un léger déplacement du voile qui nous cache encore presque entièrement ce que nous sommes en tant qu’humanité. 

            Quant au Dieu créateur et transcendant, s’il existe, il serait donc le créateur de ce potentiel humain global, en même temps que du potentiel cosmique, qui est à l’origine de tout ce qui existe et, aussi, de tout ce qui existera dans notre univers. Nous pouvons facilement admettre que les textes dits religieux dont nous disposons actuellement ne peuvent guère encore en donner qu’une image très naïve et très pauvre. 

1 Je rappelle qu’il s’agit ici d’une entreprise de compréhension référentielle globale (voir § 4). 1

2 En outre, lorsqu’il s’agit d’un texte de référence ancien, des couches de significations se seront ajoutées au cours des siècles. Il faut alors tenir compte, en plus des facteurs et des conditions qui précèdent, des multiples lectures ou interprétations qui ont été faites entre-temps. Par exemple, on ne lit plus, aujourd’hui, la Bible comme s’il s’agissait absolument de la première lecture, sans tenir compte de certains faits, tels que les interprétations effectuées par l’Église catholique romaine ou par d’autres Églises, les interprétations effectuées par certains auteurs comme saint Augustin, saint Thomas ou Luther, etc., qui ont contribué à charger de sens plusieurs passages des Écritures, notamment ceux qui concernent les thèmes du péché originel, de la prédestination, de la nature humaine ou divine du Christ. 2

3 Parmi les textes qui s’offraient d’abord aux sélectionnants il y avait, en particulier, les textes connus aujourd’hui sous le nom d’apocryphes, dont certains étaient d’un style, d’une facture et d’une thématique très semblables à celles des textes sélectionnés pour les canons chrétiens. Cela est si vrai que, de nos jours, on estime que l’étude des textes apocryphes est « d’une extrême importance » et même « indispensable » à la compréhension de la Bible (cf. Jean Hadot, « Apocryphes », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 2, Paris, 1974, p. 153-154). On peut croire, en outre, que beaucoup d’autres textes, aujourd’hui perdus, ont également servi de base aux sélectionnants. 3

4 Charles S. Braden écrit à ce propos : « La procédure de canonisation était longue : un livre n’était pas immédiatement admis ou rejeté. Finalement, les écrits qui, d’une façon ou d’une autre, avaient reçu l’approbation du groupe, furent canonisés et ont pu ainsi survivre ». Selon cet auteur, tout le reste fut perdu et, si des apocryphes ont survécu « on le doit surtout au fait que quelques juifs au moins les ont considérés comme des Écrits Sacrés » (Les livres sacrés de l’humanité, op. cit., p. 322). 4

5 Paul Ricoeur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, II, Paris, Seuil, 1986, p. 366. 5

6 Cela tient à toutes sortes de raisons, comme les erreurs de copie, la polysémie des termes, le manque de fidélité des traductions ou, même, le défaut de ponctuation, laquelle n’est apparue, dans le cas de la Bible judéo-chrétienne, qu’au VIIIe siècle après J.-C. (Cf. Pierre Guillemette et Mireille Brisebois, Introduction aux méthodes historico-critiques, Montréal, Fides, 1987, p. 115-116). 6

7 Je rappelle que l’humanité globale (ou supercollective) est définie ici dans le sens de l’ensemble de tous les groupes humains et non pas simplement, comme on le fait d’habitude, dans le sens de l’ensemble de tous les individus humains. 7