Même si « El » (au pluriel, « Elohim ») désigne la divinité chez presque tous les peuples sémitiques, le nom de « Yahvé » désigne le Dieu d’Israël et seulement ce Dieu. En hébreu, ce nom ressemble au mot qui signifie « je suis » (éhevé). C’est d’ailleurs ainsi que Yahvé s’est présenté à Moïse dans le texte du buisson ardent : « Tu leur diras : “ Je suis ” m’a envoyé vers vous » (Exode 3, 14). Il a alors prononcé : « Je suis celui qui est », phrase qui a été retraduite et réinterprétée de multiples façons. Par exemple : « Je suis celui qui serais », « Je suis celui qui sera » et même « Je suis celui qui suis ». En interprétant ce passage de la Bible, on a dit que cela posait Dieu comme l’être même, par opposition aux étants, et que cela illustrait « l’autosuffisance absolue de l’être divin », l’« être complet 1». Paul Ricoeur, pour sa part, a écrit que c’est la « révélation du nom », que « c’est la dissolution de tous les anthropomorphismes, de toutes les figures et figurations, y compris celle du père » et que c’est le « nom contre l’idole 2».  

En se basant sur toute la Grande Bible, on pourrait dire que tous les peuples ont leur « Je suis », « unique » et « tout-puissant » et « infiniment juste ». Car, si du point de vue des croyants du judaïsme ou du christianisme, Yahvé est passé à l’histoire comme réellement unique il n’est toutefois, du point de vue des croyants des autres traditions ou du point de vue d’incroyants, que du non-être 3. Tous les peuples tendent à s’interpréter eux-mêmes, avec leur déité, comme dotés d’unicité ontologique et d’une sorte de transcendance de la valeur et de la légitimité. Leur être est absolu. Aucun groupe ne se considère «  idolâtre ». La divinité ou la réalité suprême en laquelle chacun d’entre eux croit est nécessairement sur un plan supérieur à toutes les idoles, auxquelles se réduisent les divinités des autres. D’un point de vue extérieur, les croyances des autres sont quelque chose d’artificiel et vain.  

Il n’est cependant pas indifférent que certains incroyants reconnaissent volontiers le caractère unique de Yahvé dans l’histoire des religions et qu’ils le voient même comme représentant la croyance de base du monothéisme en général. Mais alors, si tous les groupes ont des attitudes centrées sur soi si semblables, qu’est-ce qui peut expliquer l’unicité apparemment incontestable, factuelle, du Dieu de la Bible ? La réponse la plus plausible est que ce qu’on appelle « le Dieu du monothéisme » est le Dieu d’un Livre —  unique — auquel on se réfère. C’est en fait sa référentialité qui est unique. 

Le texte du buisson ardent représente le point de vue d’un petit groupe doté de l’écriture. Ce Dieu est nommé ainsi dans un but possible de singularisation : ce Dieu est le leur ; il se dit unique ; il veut être avec eux, tout en restant en retrait, au-dessus d’eux, comme pour les protéger. Il est probable que ce type de rapport avec la divinité s’est retrouvé chez plusieurs autres peuples, mais avec la différence fondamentale que, dans ce cas, cela a été transmis par l’écriture en tant que référence principale de tout le courant dit monothéiste jusqu’à nos jours. La religion biblique innove de façon fondamentale, non parce qu’elle fait intervenir l’idée d’un Dieu unique et qui intervient dans le monde humain — on ne peut démontrer que cela n’a jamais été fait ailleurs —, mais parce qu’elle repose effectivement sur l’existence d’une référence restée unique, qui est la Bible hébraïque elle-même. 

            Ce Dieu est, par le fait même, un Dieu plus universel que tout autre. Dans cette perspective, le Dieu de la Bible judéo-chrétienne occupe une place privilégiée parmi tous les Êtres référentiels. Il se trouve être, à la fois, une modalité de l’écriture humaine référentielle et la représentation d’une réalité extra-humaine, représentation qui découle d’un potentiel humain global de compréhension qui n’est sans doute pas encore entièrement développé et qui, peut-être même, n’est que relativement peu développé, l’essentiel de son développement restant encore à venir, dans les âges futurs. Ainsi, le nom de « Yahvé », c’est aussi une multiplicité effective de traductions, qui reste ouverte vers l’avenir. « Je serai lu, traduit et interprété comme je le serai  », par delà toute attribution (unicité, omnipotence, etc.). Il s’agit du devenir des conceptions de Dieu lui-même.

1 Voir Marie-Frédérique Pellegrin, Dieu, Paris, Flammarion, 2003, p. 27. Sandor Goodhart fait quelques remarques pertinentes là-dessus. Par exemple, le tétragramme AHVH est la forme future du verbe être à la 1ère personne, laquelle est utilisée dans le passage où Dieu dit : lorsqu’on te le demandera, dis : AHVH m’envoie. L’expression YHVH représente le même mot à la 3e personne. Le troisième commandement interdit de le prononcer. Sandor Goodhart interprète le tétragramme comme voulant dire « je serai avec toi » ou « je serai ». « En d’autres mots, écrit-il, à la place du nom de Dieu il y a une promesse, la promesse d’une promesse », ce qui équivaut à suivre sa Loi (Torah). C’est le sens de l’alliance : «  Tu suis ma Loi — qui est la Loi de l’anti-idolâtrie — et tu survivras, tu seras là pour témoigner de la puissance de cet arrangement ». De plus, il note que la tradition cabaliste prend comme principe que l’élucidation du nom de Dieu est la seule question importante du judaïsme, la seule qui permette de « relier le ciel à la terre ». Voir Sandor Goodhart, « Je suis Joseph » : René Girard et la Loi prophétique, dans Violence et vérité autour de René Girard (sous la direction de Paul Dumouchel), Paris, Grasset, 1985, p. 69-70. D’autres interprétations ont été proposées. Par exemple, « Je serai qui Je serai » ou encore « Je suis l’Être invariable » (Cf. l’essai de Catherine Chalier, « Dieu sans puissance », dans Le concept de Dieu après Auschwitz. Une voix juive, par Hans Jonas, Paris, Rivages poche, 1984, p. 55). 1 

2 Paul Ricoeur, Le conflit des interprétations. Essais d’herméneutique, Paris, Seuil, 1969, p. 475. 2

3 Sauf peut-être, en un sens, pour les musulmans, qui l’appellent plutôt Allah. 3