La Bible judéo-chrétienne est un ouvrage collectif et même, en un sens, multicollectif. Plusieurs livres la constituent qui sont de longueurs très variables. Ils ont été rédigés souvent à partir de traditions orales plus ou moins anciennes. La Bible est le résultat d’un choix parmi de nombreux textes. Les œuvres qui ont été retenues par les sélectionnants sont de genres très divers ; elles dataient déjà, souvent, de plusieurs siècles, et elles étaient rédigées en au moins deux langues 1.  

Il semble que l’une des intentions des sélectionnants du canon de l’Ancien Testament, en particulier, ait été de réunir un ensemble de tous les genres de livres connus, en somme de constituer ce que nous appellerions une bonne bibliothèque de toutes les œuvres les plus essentielles. L’Ancien Testament aurait peut-être été une référence marginale si le Nouveau Testament n’avait lui-même été utilisé sur une grande échelle en tant que référence de base. Les chrétiens de l’Église primitive se sont en effet référés à l’Ancien Testament en tant que Livre sacré. À ce moment, les autorités du groupe leur indiquaient (infraréférentiellement) les autres textes qui devaient être utilisés. Parmi eux, il y avait un ensemble plus ou moins officialisé de textes récemment rédigés qui fournissaient des informations sur Jésus et son œuvre. 

Un aspect remarquable du christianisme est que, non seulement sa Bible constitue une reprise référentiellement enrichie de la Bible hébraïque, mais c’est avec et, dans une certaine mesure, par lui que la fusion des ensembles de références grec et juif s’est effectuée. Sans devenir exactement supercollective, la Grande Bible qui en a résulté est devenue la base référentielle de plusieurs cultures. 

Au départ, la Bible hébraïque semble avoir été conçue pour servir de référence générale, c’est-à-dire comme un ensemble de livres qui font autorité pour les questions religieuses, morales, sociales, etc. Son idée est en quelque sorte reprise lorsque, de nos jours, on constitue une bibliothèque des traités des différentes disciplines scientifiques, incluant les récits historiques, les essais philosophiques et les œuvres littéraires les plus marquantes. On pourrait dire que l’on établit une sorte de « canon » qui inclut les écrits des sciences, les textes des grands philosophes et des autres grands auteurs, plus un ensemble de textes d’information ou culturellement importants, qui inclut la Bible judéo-chrétienne et plusieurs autres canons religieux, les textes littéraires populaires et des littératures correspondant à divers intérêts nationaux. Depuis peu, les sites de l’Internet, les « moteurs de recherche » plus ou moins spécialisés sont offerts aux référants, qui sont de plus en plus nombreux et coïncideront, dans un avenir prévisible, avec la quasi-totalité des êtres humains existant sur la planète. 

            La Grande Bible, en s’enrichissant, permet de comparer, de relativiser, de critiquer, de sélectionner, d’élargir la perspective. Elle permet aussi de fonder, dans la mesure où la référence permet de donner un fondement. Elle représente d’une certaine façon la conscience grandissante d’une humanité encore jeune. En particulier, la Bible judéo-chrétienne, avec d’autres « Bibles » issues d’autres traditions, représentent ce que nous pourrions appeler l’aube de la conscience religieuse et éthique globale de l’humain. Et la Grande Bible moderne serait à la Grande Bible ancienne comme la conscience balbutiante d’un jeune enfant est à l’embryon de conscience que celui-ci avait lorsqu’il était à l’état fœtal. La Bible telle qu’elle est comprise de nos jours par les théologiens et les croyants représente pour sa part une partie relativement petite, mais encore importante,  de la conscience actuelle de l’humanité, c’est-à-dire de la Grande Bible actuelle. 

La Grande Bible, d’une certaine façon, c’est la même chose que la Bible. De nos jours, même si elle en diffère immensément par le contenu, elle n’est pas autre chose qu’elle, soit un ensemble qui correspond au « savoir » ou à la « sagesse » d’une époque de l’histoire humaine. En outre, les éléments de crainte et de fascination (tremendum et fascinans) s’y retrouvent à leur plus haut niveau littéraire, dans les tragédies, les romans noirs, les romans d’amour, etc. Un immense potentiel humain de création s’y déploie et continue de s’y déployer. La pensée humaine globale s’y transforme peu à peu, avec parfois des à-coups, des soubresauts, et avec des impressions troubles sur ce qui se passe en dedans de l’humanité ou en dehors d’elle. 

Impressions de l’humanité sur elle-même 

Un certain mythe de la redécouverte a cours à notre époque, comme aux époques antérieures. L’humain tend à croire qu’il en savait davantage dans un lointain passé, sorte d’âge d’or révolu de la vérité. On parle de « retour aux sources » ou de « retour à l’origine » des choses, de revivre une expérience fondamentale et primordiale. On éprouve la conviction que le vrai est quelque chose d’ancien, comme par réaction à la nouveauté. Peut-être, au fond, est-ce l’esprit du groupe qui se défend, comme s’il s’agissait pour lui de contrer l’effet de groupes rivaux, souvent de nouveaux groupes, perçus comme « fausses » cultures.

L’étude générale de la Grande Bible est rarement entreprise comme telle. Car, de nos jours, on cherche plutôt à approfondir des champs spécialisés. Nous pourrions cependant envisager une exégèse mégabiblique, qui sera appelée ici interprétation référentielle, laquelle consisterait, autant qu’il nous est possible, à rendre compréhensible la Grande Bible. Il ne s’agirait pas tant de dégager le sens authentique des livres ou œuvres de référence que de comprendre comment l’humanité en vient à prendre conscience d’elle-même, du monde, de la réalité et de Dieu, au moyen de tous les genres d’impressions qu’elle parvient à tirer de l’ensemble des documents disponibles. Il y a là une sorte de rationalité amplifiante, inexplicable par l’historiographie ni par aucune des autres sciences, puisqu’elles y voient leurs propres méthodes particulières en transformation continuelle. 

            L’approche référentielle permet de voir que la Grande Bible est une création de l’Esprit, un Esprit diffus, démultiplié dans l’ensemble des référants lecteurs ou rédacteurs. Cet Esprit est en fait l’esprit de l’humanité elle-même. La sélection est celle du référant et c’est lui qui « inspire » le texte, qui « souffle » (inspirare) pour le gonfler de sens, le remplir d’un sens nouveau, original.

1 Cf. J.-P. Sandoz, « Bible », dans Encyclopaedia Universalis, vol. 3, p. 246b, c. 1