Dans le cas des sociétés les plus anciennes, il n’existait pas de référence effective comme telle, sauf en tant qu’incarnée dans la parole d’un membre autorisé du groupe, parole alors considérée elle-même comme sacrée. Dans le cas des premières sociétés possédant l’écriture, il est probable que la référence écrite ait généralement possédé un caractère sacré ou immuable. L’action de se référer n’était sans doute jamais autocritique et il est probable que les textes sacrés restaient la plupart du temps compris en leur sens immédiat ou littéral. Par la suite, on en est sans doute venu, peu à peu, à considérer les textes comme comportant des significations symboliques. Il aurait donc été admis qu’on pouvait réinterpréter les textes. Dans la modernité, enfin, la référence écrite n’est généralement pas tenue pour sacrée et on en critique souvent le sens ou la fonction. Cependant, on tend à considérer certains textes de référence, généralement scientifiques ou philosophiques, parfois littéraires, comme possédant un caractère permanent et immuable. L’ensemble référentiel peut s’enrichir de nouveaux textes, une partie de son contenu est tenue pour inaltérable.  

Nous pouvons croire que ce processus évolutif n’est pas terminé. On prendra sans doute plus clairement conscience du caractère évolutif du grand ensemble de toutes les références — la Grande Bible —, soit l’ensemble de tous les textes qui, à un moment donné de l’histoire, ont un caractère d’autorité, certains ayant une plus grande autorité que d’autres. On en viendra vraisemblablement, par esprit critique, à admettre qu’aucune référence n’est sacrée ni immuable en tant que telle, que le statut de tout texte qui sert de référence à un certain moment est susceptible de se transformer. L’importance référentielle du texte peut s’accroître ou décroître. Il peut apparaître des textes qui en délogent d’autres en tant qu’autorités suprêmes sur le plan de la connaissance. Certains peuvent perdre tout statut d’autorité.  

            Depuis l’invention de l’écriture, les textes ont fait l’objet de sélections. Celles-ci constituaient au départ l’analogue d’un travail d’édition. Il s’agissait, en effet, d’identifier et de reconnaître le ou les textes qui devraient par la suite jouer le rôle de références utiles, essentielles ou fondamentales pour le groupe. Parfois, on visait plus ou moins consciemment plusieurs groupes à la fois, voire l’humanité entière. De nos jours, le travail d’édition comporte la publication et la mise en vente de textes en tant qu’œuvres d’écrivains ou de personnes autorisées ou reconnues à un titre ou à un autre. En principe, tout individu peut devenir un écrivain reconnu ou une autorité dans un domaine particulier. Les textes religieux sont mis sur le même plan que beaucoup d’autres, qui peuvent faire autant ou davantage autorité dans les domaines liés à l’éthique ou à la croyance en une divinité. Les textes les plus autorisés sont ceux de scientifiques ou de philosophes, qui sont souvent très critiques à l’égard des croyances. 

Ainsi, on fait aujourd’hui la distinction entre un personnage historique réel, dont l’existence est attestée par des documents conformément aux méthodes des historiens reconnus, et un personnage qui n’a pas d’existence historique établie même si son existence semble attestée par certains textes de référence. Par exemple, certains personnages bibliques sont réputés avoir existé référentiellement mais non historiquement, ce qui signifie que, lorsqu’on en parle, on se réfère en fait à certaines descriptions textuelles qui, après l’examen critique, ne constituent pas une « preuve historique ». On peut dire qu’ils existent « réellement », mais en tant qu’ils sont des réalités constituées de façon purement référentielle. La « réalité » dont il s’agit est celle d’une conformation psychologique, sociale, morale ou autre, plutôt que celle du référent lui-même. 

Il convient de distinguer entre l’existence référentielle humaine et l’existence rérentielle divine. Ainsi, dans la Bible, on attribue à Yahvé une existence référentielle divine, à Pilate une existence référentielle humaine. Jésus représente un cas particulier puisqu’il est réputé avoir une existence référentielle à la fois humaine et divine. Dans certains cas, l’auteur « réel » d’un texte est historiquement fictif. Par exemple, Homère existe en tant qu’auteur de l’Iliade et de l’Odyssée, et il existe également en tant que référent de textes où il se trouve désigné. Son existence historique comme telle a été critiquée sans pour autant entamer le prestige des œuvres qui lui ont été attribuées, et sans diminuer le mérite des auteurs véritables, qui demeurent inconnus. Ceux-ci correspondent à des réalités infraréférentielles. Ces auteurs ont une existence historique réelle bien qu’infraréférentielle. C’est aussi le cas de l’immense majorité des individus et des groupes. Aussi nous distinguerons entre deux sortes de réalités : la réalité historique référentielle et la réalité historique infraréférentielle.  

            Les croyants d’avant la modernité confondaient naïvement l’existence référentielle de Jésus avec son existence historique infraréférentielle. Ceux d’aujourd’hui, lorsqu’ils tiennent compte de la critique, lui attribuent plutôt une existence qui est essentiellement  référentielle, en laissant en suspens la question de son existence historique infraréférentielle. Il est possible que ce personnage ne corresponde à aucun individu historiquement réel qui ait existé sous ce nom (Jésus, ou plutôt «  Ieschoua »). Il est plus que probable qu’aucun individu historiquement réel n’a accompli les faits et gestes que les évangiles ont attribués à Jésus. Et Jésus-Christ se trouve être, en tout cas, le nom d’un processus référentiel dont de nombreux lecteurs et référants sont les participants. On pourrait dire quelque chose de semblable à propos de plusieurs autres personnages sacrés, liés à d’autres traditions religieuses. 

            Par conséquent, les accomplissements religieux et les progrès moraux attribués à Jésus —  et à plusieurs autres personnages référentiels — sont en fait attribuables à l’humanité, qui a su sélectionner et retenir en mémoire les propos et les agissements qu’on lui a jadis attribués. Cela est d’autant plus vrai que l’humanité prend conscience de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait à cet égard. C’est pourquoi il n’est pas faux de dire que l’humanité a été inspirée et qu’elle est encore inspirée par un Esprit qui n’est autre que sa propre conscience qui se développe dans l’histoire référentielle.

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