On sait que Jésus a réinterprété l’ancienne justice de façon originale. Par exemple, il a décidé de pratiquer des guérisons le jour du Sabbat et il a pris la défense de la femme adultère contre ceux qui voulaient la lapider. De même, Jésus a contredit la loi du talion en prescrivant : « aimez vos ennemis »  et «  faites du bien à ceux qui vous haïssent 1».  Il s’agit là d’une désacralisation de la loi traditionnelle. 

            La remise en question des croyances traditionnelles n’est pas propre à la tradition judéo-chrétienne. Plusieurs formes de désacralisation issues de traditions différentes ressemblent à celle qui a découlé de l’action de Jésus. Par exemple, on trouve, dans le Theravada, qui est le Livre sacré d’une Église bouddhiste, non seulement l’idée qu’il est valable de rejeter les dieux ou de les ignorer, mais en outre un discours contre les sacrifices sanglants et un autre contre l’auto-mortification 2. De même, Lao Tseu a contribué à désacraliser d’anciennes formes de justice. Selon le Tao Te King, qui est le Livre sacré du taoïsme, Lao Tseu a dit : « Aux bons, je fais du bien, et aux méchants, je fais aussi du bien ». En outre, il a insisté sur le wou wei, qui signifie « ne pas faire du mal » ou « laisser faire 3». Ce faisant, Lao Tseu, tout comme Jésus ou le Bouddha, s’est trouvé à démythifier la méchanceté humaine, c’est-à-dire l’attitude de l’homme mauvais en soi et absolument irrécupérable, et, en même temps, l’obligation morale de le châtier 4.  

            Les principes de non-violence sont devenus importants du point de vue référentiel pour plusieurs raisons possibles. Tout d’abord, on peut avancer que ces principes véhiculent la notion de l’importance de la vie et de l’épanouissement des êtres. Une sorte de « sélection naturelle » aura pu jouer logiquement en faveur de tels principes. Par ailleurs, ces principes comportent une désacralisation de l’idée que la violence est nécessaire. Cependant, quelle raison aurait eue les référants de favoriser les idées qui vont dans le sens de la désacralisation ? 

            Certes, on peut considérer l’originalité comme une valeur par elle-même. On tend à valoriser l’œuvre ou la découverte originale, qui, dit-on, ne se réduit pas à la simple nouveauté. Il arrive souvent que l’on méprise la nouveauté lorsqu’elle est dépourvue d’intérêt réel. Après coup, lorsqu’une découverte ou une invention s’est avérée profitable ou valable, ce qui n’était que nouveau est réputé original. C’est d’ailleurs l’une des raisons qu’on peut invoquer pour tenter d’expliquer pourquoi les textes de référence sont souvent désacralisants. En effet, un texte désacralisant apparaît d’emblée plus original que celui qui se contente de reproduire un ancien schème du sacré. Un texte qui apporte une nouvelle forme de sacralisation ou une nouvelle façon de l’interpréter est dans la même situation. Or, il ira généralement de pair avec une opération de désacralisation. Ainsi, par exemple, l’attitude de Jésus a souvent été interprétée comme une nouvelle sacralisation de la personne humaine qui allait de pair avec la désacralisation de l’ancienne loi, que ce soit celle qui interdisait de procéder à des guérisons le jour du Sabbat ou bien celle qui prescrivait de lapider à mort l’adultère.  

                Pourtant, beaucoup de textes sacrés sont d’une lecture difficile et fastidieuse. Ils peuvent comporter de nombreuses répétitions. Parfois, ils sont rédigés en plusieurs langues ou dialectes à la fois 5. Certains Livres ont la réputation d’être particulièrement ennuyeux. C’est le cas, par exemple, du Deutéronome, qui est l’un des textes sacrés du judaïsme et du christianisme, et des Brahmana, qui sont des textes sacrés inclus dans le canon hindou. Ces textes n’ont sûrement pas été conçus en vue de rejoindre un vaste public. Ils visent plutôt à codifier et préserver ce qui est conçu comme « la vérité ». En outre, ils font partie de l’identité d’un groupe, qui y trouve sa mémoire et sa conscience. L’intérêt des rédacteurs et des référants n’était pas, au départ, dans le fait de rejoindre le public extérieur, mais de prescrire la Loi et de la transmettre au groupe. Cela est de nature à expliquer pourquoi plusieurs Livres sacrés ne sont pas, ou sont peu, publiés et qu’ils restent, encore de nos jours, dans les marges de la Grande Bible.  

                Le caractère répétitif des textes sacrés d’un canon peut en outre être expliqué par le fait que ceux qui ont sélectionné les textes ne se mettaient pas toujours facilement d’accord entre eux. Peut-être représentaient-ils plusieurs sous-groupes distincts (familles, clans, classes sociales, communautés, etc.) et qu’ils ont eu à faire des compromis. Comment expliquer autrement l’existence des quelque 4000 Livres tenus pour canoniques au Japon 6 ? Ou encore la présence, dans le Nouveau Testament, des quatre évangiles, et des trois synoptiques en particulier, qui racontent essentiellement les mêmes événements à quelques détails près ? 

1 Matthieu 5, 44 et Luc 6, 27. 1

2 Il est écrit dans le Sutta-Pitaka, qui est la deuxième partie du Theravada, que le Bouddha refusait de discuter de l’idée de Dieu parce que seul le nirvana ou salut importe, et que celui-ci impliquait le rejet de certaines formes de violence (Cf. Charles S. Braden, op. cit., p. 137). Le Theravada est le Livre sacré de l’Église Hinayana du bouddhisme. 2

3 Voir Charles S. Braden, op. cit., p. 240. Un exemple célèbre de wou wei est qu’à la question «  comment clarifier l’eau boueuse ? » on répond « en ne faisant rien ». 3

4 Il est pertinent, à cet égard, d’évoquer le principe de l’ahimsa selon lequel, d’après un Livre sacré du jaïnisme, « Aucune créature qui respire, qui existe, qui vit capable de sensations, ne devrait être abattue, ni traitée avec violence, ni faut-il en abuser, ni la tourmenter, ni la chasser » (ibid., p. 176). Le canon jaïn comprend 45 ou 46 livres, dont un, dit-on, est perdu. 4

5 Par exemple, les poèmes du Granth, qui est le Livre sacré des Sikhs, ont été écrits en plus d’une douzaines de langues ou dialectes différents, de sorte que presque personne, surtout en dehors du groupe, ne peut lire le Livre des Sikhs en entier (cf. Charles S. Braden, op. cit., p. 191). 5

6 Voir Charles S. Braden, op. cit., p. 128. 6